jeudi 22 août 2013

Sarasvatî [Diane]

Car vous avez un but : une personne près de qui vous asseoir, ou peut-être une idée, ou votre propre beauté peut-être… Vos jours et vos heures passent comme passent les paysages de branches d’arbres et de mousses des forêts aux yeux du chien de chasse qui galope sur une piste. Mais moi, je ne m’attache à aucune piste, et il n’y a pas de corps que je puisse poursuivre ainsi. Et je suis sans visage.
                                                                                                                      Virginia Woolf, Les Vagues

Sarasvatî

         - Et après la fin du monde, que s’est-il passé ?
         Le Professeur posa ses instruments ensanglantés un instant, feignant de vouloir mûrir la réponse la plus satisfaisante possible.
         - C’est très simple dit-il en faisant la moue pour marquer une pause. Les Hommes de cette époque ont poursuivi encore et encore leurs œuvres, jusqu’au jour où ils ont assimilé suffisamment de connaissances pour comprendre, pour admettre, que leurs corps avaient transmué dans leurs molécules les plus infiniment petites. Tu sais ce que cela signifie n’est-ce pas ?
         - Oui dit Sara les mains fébriles, transportant un cerveau humain dans un bol en céramique.
         - Bien sûr, ajouta le Professeur en reprenant l’ablation du cœur de son sujet, le cadavre d’un petit garçon, ce fût bien après la Grande Guerre de Mars, contre ceux qu’ils prenaient pour de demi-dieux. A cette époque, l’être humain était à un carrefour magistral de son évolution. L’humanité entière a découvert qu’après tant de siècles derrière elle, et autant de dégât qui aurait pu être aussi facilement contourné, elle n’avait plus besoin de nourriture, de sommeil, de sexualité ou de stimulus émotionnel pour vivre et qu’elle pouvait résister à la mort si tel était son désir.
         Sara s’assit sur sa chaise pour commencer la dissection du bras gauche de son sujet, le cadavre d’un homme d’une quarantaine d’années.
         - Comment ont-ils réagi à la sensation de leurs corps transcendés ?
         En pesant le cœur de l’enfant, le Professeur répondit à son élève sans même la regarder :
         - Tous ils sont devenus fous. Jusqu’au dernier. Et donc nous voici, survivants de ce grand et pathétique marasme que nous avons finalement transcendé. Bien, plus de questions à présent Sara. La récréation fût agréable, à présent retourne à ton travail. Attrape donc ce bras et montre-lui à qui il appartient.

samedi 17 août 2013

Cliqueue [Vinze]

Jean-Claude réintégra son foyer particulièrement guilleret. Le séjour à l’hôpital n’avait pas été particulièrement agréable mais c’était désormais derrière lui, tout comme ses problèmes érectiles. Après tout, un jeune retraité de soixante-quinze ans était en droit de profiter encore quelques années de son corps avec sa sublime épouse de dix ans sa cadette.
Le modèle dernier cri de pompe pénienne venait de lui être greffée, un simple bouton discrètement dissimulé dans la peau des bourses lui permettait d’obtenir une érection de la vigueur d’un adolescent. Et sa femme semblait identiquement ravie de le voir rentrer dans la pleine possession de ses moyens. Quelques minutes après son retour, elle plongeait déjà la main vers ses testicules avec l’entrain d’un enfant un matin de Noël.
(Clic)
Jeannette regarda le sexe de son mari trouver une taille et une forme qu’elle avait presque oubliées depuis le temps qu’elle ne l’avait vu ainsi.
(Clic)
Le sexe retrouva le repos et l’aspect si habituel qu’elle ne pouvait oublier.
(Clic)
Le pénis gonfla mécaniquement, remplissant la main de la retraitée jusqu’à en écarter les doigts et les coins de ses lèvres.
(Clic)
L’engin disparut dans la main de sa femme, jusqu’à ce qu’elle ne sente presque plus le contact sur la peau de ses doigts.
(Clic)
Cette fois-ci elle avait directement placé sa bouche autour du corps flasque pour le sentir gonfler contre sa langue avec délectation. Elle sentit son mari trembler de plaisir sous ses caresses buccales.
(Clic)
Retour à la normale, en un peu plus humide.
Il était temps de mettre un terme à ces amusantes préliminaires et passer aux choses sérieuses ; cela faisait tant de temps qu’elle attendait de goûter à nouveau aux délices de la chair.
(Clic)
Rien ne se produisit...
(Clic)
Toujours rien. Elle espérait que le dysfonctionnement ne serait que temporaire. Déçue elle releva la tête, jetant un œil au corps de son mari recouvert de sueur pour finalement s’arrêter sur son visage figé, les yeux inexpressifs fixés sur le plafond.

Elle eut beau le secouer en tous sens, jamais son pacemaker ne se remit en marche, ni sa pompe pénienne...

lundi 5 août 2013

CLIXXX [Corvis]

Clic
« Mmmmhhhhh »
« Et là, ça donne quoi ?
- Pas assez puissant. Monte un peu. »
Clic
« Mmmmoooohhh… »
« Et là ?
- Toujours pas assez. Monte encore un peu. »
Clic
« Ooooohhhhh… »
« Et là ?
- Pas assez. Monte. »
Clic
« OOooAaahhh… ! »
« Et là ?
- Pas mal. Monte encore pour voir… »
Clic
« AAaaaaahhhh ! »
« Et là ?
- On y est presque. Monte encore. »
Clic


« Le Président a une nouvelle fois nié sa participation dans l’affaire des baAAAAHHHHOOOHHHHH !!!! »

«  Do you like it like that baby ?
- Yeah, sure… Whatever… Enjoy your moment, I’ll finish myself latUUUUHHHHOOOOOOOOOOH MY GOD YOU’RE AMAZING ! »

« Pour la semaine prochaine vous lirez les paragraphes soixante-cinq à soixante-sept, et vous ferez les exercices numéros vingt-deux à vingt-siiiiiIIIIIIIAAAAAHHHHH !! »

« Konnichiwa Sakura-san !
- Konnichiwa !
- Ogenki desu ka ?
- Hai, okagesamaaaAAAAIIIIiiiiuuUUUUUHHHHHHHHH IKUUUUUUUU !!!!!!!!!!!! »

« Si personne n’a d’objections, je déclare la séance ouUUUUUUUUUHHHAAAAAAAHHHH !!! »

« Y’a un peu plus, je laisse ?
- BohoooOOOOHHHH OUI ! OUI ! OUIIIIIIIIIIII !!!!!!!!!!!! »

« 你 的 氐 那 能 逦 到 互 逦 袜 *_* % ¥ !!! ≱∑ℑ✺◎♥♥♏ !!! »

« Eu não fiz nada de mal. Eu gostaria de falar com um advooOOOHH ! OOHH mamã !!! »


« Et là, ça donne quoi ?

- Trop. Un peu trop. Baisse un poil. »

L’absurde et très courte histoire de l'homme qui voulait monter dans la hiérarchie [Corvis]


Raymond Péridieux s’ennuyait.
Après des années de bons et loyaux services dans cette entreprise, le fonctionnaire avait la désagréable impression de piétiner, et malgré plusieurs réajustements préalables au long de sa carrière, il se sentait le besoin d’accéder à un poste plus élevé.
Certain de la légitimité de son ambition, il demanda audience à ses supérieurs, et exigea une nouvelle augmentation.
Raymond Péridieux argumenta tant et si bien son propos, de sa voix profonde et décidée, que la direction finit par céder et lui accorda une rallonge.

On augmenta donc ses jambes de 10 nouveaux centimètres, ce qui lui permit enfin d’atteindre les postes du 3ème étage, et fit la fierté de sa femme dans les dîners mondains.
Enfin ils se sentaient supérieurs à leurs amis.

Enfin Raymond Péridieux était devenu quelqu’un de la Haute.

La transformation [Lila Vampire]

C'est du vol et du plagiat, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute
– Orson Welles

Lorsque Sam A.G. Rogers s'éveilla un matin au sortir de rêves agités, il se trouva transformé dans son lit en un puissant félin. Il était couché sur son dos souple et musculeux, et vit, en levant un peu la tête, son ventre creux, rayé, recouvert de poils soyeux, et ses jambes puissantes, partiellement masquées par la couverture toute prête à tomber à terre. Ses grosses pattes, incroyablement musclées comparées à son volume propre, semblaient prêtes à l'action. « Que m'est-il arrivé ? », pensa t-il. Ce n'était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre d'homme, un peut trop petite seulement, se tenait calmement entre les quatre murs familiers. Au-dessus de la table sur laquelle étaient étalés les échantillons d'une collection de bibelots des quatre coins du monde - Sam était voyageur - était accrochée le poster central qu'il avait récemment découpé dans un magazine et placé dans un cadre ikéa. Il représentait une fille portant un mini short déchiré en jeans et rien d'autre. Rogers se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps radieux – les rayons du soleil perçaient le fin rideau de tissu – l'incita à la paresse. « Peut-être devrais-je dormir encore un peu et oublier toutes ces sottises. » Il poussa un long bâillement dévoilant ses immenses crocs, étira ses pattes et se rendormi en songeant « Ah, mon Dieu quel métier fatigant j’ai choisi ! Jour après jour en tournée. Les affaires vous énervent bien plus qu’au siège même de la firme, et par-dessus le marché je dois subir le tracas des déplacements, le souci des embouteillages, les repas ignobles chez le routier du coin, et des contacts humains marqué par l'hypocrisie du marketing. Que le diable emporte tout cela ! »
Il sentit une légère démangeaison dans le bas du dos ; se frotta nonchalamment contre le matelas et se retourna pour retrouver sa position initiale. « À force de se lever tôt », pensa-t-il, « on devient complètement stupide. L’être humain a besoin de son sommeil. De bien plus de sommeil que de veille en vérité ! Si je ne me retenais pas à cause de la crise, il y a longtemps que j’aurais donné ma démission, je me serais présenté devant le patron et je lui aurais dit ma façon de penser du fond du cœur ! Mais enfin, pour le moment, il faut que je me lève, sinon je serais bloqué dans les bouchons.»
Et il regarda vers son réveil digital posé sur la commode. « Bordel ! » pensa-t-il. Il était déjà six heures trente-sept. Est-ce que le réveil n’avait pas sonné ? On voyait depuis le lit qu’il était bien réglé sur quatre heures ; et sûrement qu’il avait sonné. Il devait dormir trop profondément. Et à présent c'était trop tard. Il allait se faire convoquer par le patron, car ses collègues auraient depuis longtemps prévenu de son absence. C’était de belles ordures, sans aucune dignité ni intelligence.

Tandis qu’il réfléchissait précipitamment à tout cela sans pouvoir se résoudre à quitter son lit – le radio-réveil indiquait à présent sept heures moins le quart –, on frappa fortement à la porte qui se trouvait au chevet de son lit. « Sam », c’était sa mère qui l’appelait, « il est sept heures moins un quart. Tu vas être en retard ! »
L'agacement provoqué par l'insistance maternelle était si grand que Sam bondit de son lit tel un tigre. Il poussa un rugissement de colère et réduisit la porte en charpie avec ses puissantes griffes. Ses parents médusés virent passer devant eux un immense félin à crinière, dont le pelage mordoré était barré de splendides rayures noires. Sa mère entra alors dans la chambre de son fils et l'appela à plusieurs reprises sans obtenir de réponse.

Le lendemain, ni Sam ni l'animal n'avaient reparu dans la maison. Les parents et la sœur de Sam A.G. Rogers étaient très inquiets de sa disparition et encore plus de l'irruption de cette énorme bête dans la chambre. Leur enfant s'était-il fait dévorer ? Les journaux affirmaient qu'un animal très rare ayant les caractéristiques du tigre et du lion avait été aperçu en ville et avait tenté d’agresser les passants, dont le patron d'une grande firme commerciale.


La bête continua de terroriser la ville pendant de nombreux mois, jaillissant de nulle part pour assaillir les commerçant et leur voler de la nourriture. Puis les attaques s’espacèrent et on ne vit plus la créature.

vendredi 19 juillet 2013

Un cliquetis dans la nuit [Gallinacé Ardent]

Il galopait à toute vitesse. Les branches lui fouettaient le visage. Mais il continuait, riant presque. Piotr Alexandrov Kamtchinski était fou de joie. Pour la première fois depuis des mois, il retournait chez lui, dans sa propriété de Novaïa Mangazeïa, où sa femme et son jeune fils l’attendaient. Le domaine n’était pas d’accès facile, on ne pouvait y accéder que par cheval, après un long périple sur des chemins de crête. Enfin, au fond d’une vallée fluviale, apparut le château, morceau de mécanique crénelée hérisée de tours, escargot architectural insensé. Le cœur de Piotr Alexandrov Kamtchinski vibrait comme un frelon du mois d’août, ivre de sirop. Sa famille l’attendait : sa femme Tatiana et ses yeux de velours vert, opales ovales, écrins de flammes froides, et Stefan, son fils, aux cheveux blonds comme des rayons de soleil solidifiés.
Le jour mourrait. Les insectes sortaient. La terre crachait sa senteur de crépuscule. Le sol respirait doucement, dans une vague lueur d’ozone. Derrière la tranquillité, l’orage était proche. L’air se densifiait. Déjà, les premiers éclairs striaient le ciel. Encore quelques centaines de mètres, et Piotr Alexandrov Kamtchinski pourrait serrer sa chère Tatiana et son trésor Stefan contre sa poitrine.
Il y avait cette plaine devant le château. La mère serrait l’épaule du fils. Elle souriait, quoique inquiète des conditions météorologiques. Son mari, à cheval, fonçait, caracolant, la moustache bougeant comme une limace épileptique, les yeux écarquillés comme des noisettes impatientes. La tempête serait là d’une seconde à l’autre, le ciel s’était fait gris, électrique. On entendait l’air gronder, feuler, chuinter. Les nuages semblaient vouloir se mouvoir en accéléré. Le petit Stefan sentait son cœur se tendre vers son père trop longtemps absent, adoré comme un soleil.
Il ne comprit jamais vraiment le dernier geste du cavalier.
D’un seul coup, Piotr se dressa, vainqueur, les bras ouverts, comme par anticipation, pour embrasser les êtres qui lui étaient chers. Et avec une déflagration effroyable, le ciel se fendit, et éjacula une zébrure d’acier en plein sur la silhouette triomphale. La déflagration fut épouvantable. Dans un univers de blanc douloureux, ne subsista aux yeux de Stefan et de sa mère qu’un contour, homme et cheval mêlé, noir et pulsatile, craquelant d’énergie sombre.
En une microseconde, cavalier, monture, et éclair, disparurent.

***

J’ai 15 ans. Mon père est mort il y a 5 ans. Il a été foudroyé net. Il n’en est rien resté. Ni moustache, ni éperon, ni sabot de cheval. Volatilisé.
Ma mère a vieilli. Comme si mon père avait été un rempart contre le temps, comme s’il avait empêché la durée de s’inscrire sur le visage de Tatiana Fedorova Kamtchinski. Maintenant qu’il était parti, les rides s’étaient creusées. La bouche, auparavant toujours tendue vers le haut, avait découvert la gravité. Elle était à présent barrée d’un pli amer. Piotr avait été ce fil qui tenait la commissure des lèvres en apesanteur. Il avait été rompu.
Moi, je grandis sans mon père. Sans lui, sans sa protection, nous avons des soucis. Nous sommes harcelés par ELEKTROPROM, la principale compagnie d’électricité russe. Ils veulent à tout prix nous voir partir. Ils ont un projet de barrage gargantuesque dans le défilé de Touroukhansk, qu’ils veulent noyer dans un lac de rétention. Nous refusons. Nous organisons la résistance. Jamais le château de Novaïa Mangazeïa ne sera englouti par les eaux. Nous mobilisons les paysans, les ouvriers de la région. Nous faisons des pétitions. Nous dressons des barricades. Nous brûlons des pneus. Nous précipitons des voitures-bélier contre les baraquements du chantier. Petit à petit, nous sommes devenus enragés. Nous ne lâcherons rien. Nous ne nous laisserons pas asphyxier. Nous sommes la Russie, pas comme les misérables technocrates de Moscou aux ordres du Président et de sa clique d’oligarques.
L’électricité m’a déjà pris mon père, elle ne prendra pas ma terre.

***

Et un soir, un soir d’orage couvant, ils nous attaquent. Des sales petits prédateurs aux yeux de vice, aux mains sales, salissantes, empoignant des battes, des tuyaux, des barres à mine. Ils font irruption dans notre maison, défonçant la porte, hurlant. Ils démontent la gueule de Tanya, notre vieille domestique. Elle tombe, le crâne fracassé. Je crie de rage. Ils viennent nous détruire, de toute l’étendue de leur violence. Ils viennent violer ma mère, la défigurer, lui casser la mâchoire, la souiller, détruire son âme.
Je m’interpose. Un coup de villebrequin me frappe la tempe. Je m’effondre. Le sang me grignote la vue. Je rampe. Je les vois se jeter sur ma mère, lui arracher ses vêtements. Ils luisent. Ils ont un regard tordu de drogués, alors qu’ils découvrent sa poitrine. Ils la frappent. Les volets déchaînés sous l’orage semblent applaudir.    
Ma vue se brouille. Et pourtant, il subsiste cette netteté, ces images sauvages, ces cris, ces déchirements, ces coups répétés. Dehors, la pluie tombe comme de l’urine. Le temps se cabre, l’air infecte la terre de son hostilité, les éclairs s’abattent, griffes de l’azur, ils cognent, encore, et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une mare de sang. Déchirures, déchirures, dans la trame de l’atmosphère, dans la trame de mon esprit, chaque éclair me fait reculer plus avant dans le bourbier. Je ne peux pas bouger, aucun son ne sort de ma bouche, je suis tuméfié, rabaissé, cuisant, la bouche ouverte sur un cri imprononçable.
Je suis seul. Ils sont partis. Je suis laissé face au cadavre de Tatiana. La bouche de ma mère égorgée a retrouvé un sourire hurlard, tendu vers je ne sais quel angle, où mon père aurait pu apparaître.
Et dans un craquement sinistre, la foudre frappe le château de Novaïa Mangazeïa. Je suis secoué jusque dans mes cellules. Je tente de regarder vers le plafond. Il est entièrement parcouru de frissons bleutés. Une boule de flammes électriques vient se concentrer sur notre lustre, énorme et pesant. Celui-ci cède ; et les dents retroussées sur un hurlement masqué par le tonnerre, je vois le gigantesque appareillage de cristal et de breloques se disloquer et s’abattre sur moi.
Tous mes os sont écrasés, un chandelier me traverse le crâne de part en part. Mes doigts se referment sur mes paumes pour ne plus s’ouvrir. Mon œil comme une huître morte s’éteint.

***

Combien.
Combien de.
Combien de temps.
Combien de temps passé depuis.
J’ai mal. Mais j’entends nettement : Tagadap. Tagadap. Tagadap-tagadap.
Il y a un cheval dans la nuit. Il y a un cheval qui avance dans le hall d’entrée. Il marche sur les dalles constellées de sang et de verre brisé. Il fend son chemin dans l’air vicieux et enfumé. Il passe devant les fenêtres éventrées, le cadavre recroquevillé de Tanya.
Sur le destrier, il y a un homme. Mon père. Papa. Piotr Alexandrov Kamtchinski. Je frissonne d’épouvante. Il s’est fondu dans sa monture. Il n’ y a plus de séparation nette entre la selle et le fessier. Tout est soudé, uni. Et je sens à présent, comme en écho, le lustre qui hurle en moi. Je veux bouger : je cliquette. Quelle espèce de structure suis-je donc devenu ? L’apparition vrille son regard dans le mien et se met à parler :
-         Stefan... Mon cœur se déchire à te trouver ainsi...
-         Papa !
-         Ne parle pas. Il ne reste plus beaucoup de temps. Toi aussi, tu deviens semblable à moi. Unis par le même destin électrique, soudés par l’éclair. Agglomérés. Moi à mon cheval, toi à notre lustre ancestral. La foudre m’a rappelé à toi. Vengeons-nous. ELEKTROPROM ne l’emportera pas. Ils ne nous noieront pas. Ils veulent de l’électricité ? Soit ! Soyons nous-mêmes électriques. Foudroyons-les, faisons-les griller. Nous sommes devenu le courant, le flot même. Le grand tonnerre nous a ravis au monde, nous ravirons au monde le tonnerre. »
Le spectre cesse de parler. Il s’avance lentement vers ce qui fut ma mère. Le cheval s’agenouille, mon père se plie en deux. Il dépose un baiser sur les lèvres mortes. Les deux corps en contact sont lardés d’éclairs vénéneux qui les enrobent avec un craquement de branche morte. La sphère détonne, l’onde de choc vient jusqu’à moi. Je hurle. Je pénètre dans la terre. Je me dissous.

***

Nijni-Novgorod.
La centrale électrique d’ELEKTROPROM se dresse dans la nuit agitée. « On dirait un dinosaure de béton » pense le vieux Vassili, le gardien de nuit. Il connaît bien cette pensée : chaque soir, elle surgit, métronomique. C’est devenu un réflexe pavlovien, à force : la vue de la silhouette massive du bâtiment à la nuit tombée suscite toujours la même réaction. Vassili ne s’en lasse pas, lui dont la vie n’est qu’une longue lassitude.
Soudain, un frémissement bleuâtre parcourt les lignes à haute tension. « Fichu orage en préparation » songe le vieux. Mais il se trompe.
Tous les sons s’effacent. La lumière bleue devient intense. La centrale se mue en un entrelacs extraordinaires de zébrures electriques. La barbe du vieux Vassili se dresse fièrement en l’air, mieux que l’a jamais fait son misérable pénis assommé à la vodka et aux slips-kangourous trop serrés. Simultanément, l’intégralité des poils du vieillard se tendent comme des piquants de hérisson.    
« Par Saint Nikolai, mais que se passe-t-il donc ? » balbutie-t-il. Dans un chleubleublblf grandiose, un homme s’est matérialisé derrière les barbelés. C’est un adolescent aux cheveux de tentacules, les pupilles pulsées d’un déchaînement de stries bleutées, le corps vrombissant comme un bourdon géant. Il est enroulé dans une longue chaîne pendue de breloques de cristal. Il a un chandelier qui lui traverse le crâne de part en part.
-         ELEKTROPROM ! »
Sa voix a le claquement de fouet d’un arc électrique.
-         ELEKTROPROM ! Tu voulais de l’électricité ? Hé bien, régale-toi ! »
Et d’un geste auguste, il darde de ses paumes ouvertes un raz-de-marée d’éclairs en direction du bâtiment principal.
-         Allez-y mollo, oh ! Mais c’est que je vais perdre mon boulot, moi ! » glapit le gardien. Il a tellement peur qu’il a l’impression que son pénis vient se réfugier sous la peau, juste derrière le nombril. Et pourtant, ses lèvres, comme tirées par l’électricité statique, se fendent vers le haut.
Indifférente au cri du factotum, la centrale s’ouvre en multiples fissures. Ses flancs vomissent des centaines de composants, pièces mécaniques, câbles, containers, le sol tremble, les nuages s’organisent en spirale dont le centre est une bouche d’azur goulue, le béton, ayant volé en éclats, est aspiré par les lèvres du ciel, les décharges se tordent d’extase, le dinosaure de ciment hurle en agonie, en un flash aveuglant, la centrale de Nijni-Novgorod se désagrège en criant. Le ciel nocturne est totalement dégagé à présent, y flotte maintenant un vague sourire.

***

L’homme est seul dans son bureau. Il a encore tant de papiers à valider. Il se pince l’arête du nez, espérant gagner en lucidité. La fatigue le travaille. Il est épuisé.
Aujourd’hui, il a posé en habits militaires, en train de trancher avec les dents la carotide d’un tigre sauvage. Du moins, c’est ce que le montage photoshop est censé faire croire. Demain, il doit effectuer un récital de saxophone en playback (concert jazz, la barbe), sauter dans un  avion pour faire une démonstration de judo à Omsk, puis aller sur le terrain apparaître en général conquérant pour diriger les derniers bombardements sur Grözny.
Un emploi du temps chargé de chef d’état.
Mais soudain la lampe au-dessus se met à cliqueter. S’il avait eu des cheveux, ils se seraient dressés sur sa tête, mais Vladimir Poutine est quasiment chauve. La pièce se charge d’électricité statique. Les commissures des lèvres du Président de la Fédération de Russie se crispent, comme tendues par un carreau d’arbalète invisible. Et lentement, insensiblement, elles remontent vers le ciel, jusqu’à former un véritable sourire. Diablerie. Vladimir Poutine ne sourit jamais.
Chleubleublblf. IL EST LÀ. Chandelier au front comme une corne de licorne, pendants de lustres l’enrobant comme une pièce montée électrique.
- Sais-tu qui je suis ? » qu’il lui lance à la figure. « Je suis Stefan Alexandrov Kamtchatski, fils de Piotr Alexandrov Kamthchatski et de Tatiana Federova Kamtchatski, née Mnouchkine.Pour servir les intérêts d’ELEKTROPROM, tu as fais violer et assassiner ma mère, dévaster et noyer mon domaine, m’a réduit à cette caricature d’être humain qui se tient devant toi. L’HOMME-ÉLECTRIQUE... LE SEIGNEUR DU RÉSEAU. Voici ton châtiment. »
Et avant que Vladimir Poutine ait le temps de faire le moindre geste, l’apparition lui fait griller les chairs avec un éclair de 300.000 volts. Le pauvre petit poulet présidentiel électrocuté se dandine comme un danseur de jerk, bavant bleu par tous les pores de la peau, fumant comme un canon de kalachnikov après massacre. Ses yeux fondent, sa mâchoire se disloque, gneugneugneu, les muscles botoxés éclatent plic-plof-plef, le zizi présidentiel gonflé aux hormones explose dans un jet de pastèque verdâtre, les os de Poutine sortent comme mille milliards de knouts, électricité, électricité, fais-le danser, lèche-lui l’âme de tes milliards d’ampères, consume la tyrannie, déchiquette, overdose-le, ouvre-lui le bide au bistouri de tes éclairs, venge, venge, tords, et disperse...
Ce qui fut jadis le plus puissant homme de Russie n’est plus qu’un squelette de ragondin enflammé et fumeux, couinant et craquant. La structure s’affaisse en un petit tas d’osselets.
JUSTICE ÉLECTROCUTOIRE.

***

Gaspilleurs du monde entier, faites attention.
Courant le long des réseaux comme une panthère électrique, l’homme-lustre se déploie. Il repère et foudroie les lampes halogènes, les appareils en veille, les enseignes de néon. Il fait disjoncter les centrales électriques, fait ravaler leur purée d’électrons aux grands opérateurs nucléaires. Il rétablit la justice pour les victimes, les déplacés, les réfugiés des grands projets de barrages.
Par temps clair, certains l’ont vu galoper sur la crête des nuages, juché sur une sorte de centaure moustachu, que d’aucuns disent être son père. Le seigneur électrique chevauche l’éclair, se diffuse dans le sol, voyage sur les lignes à très haute tension, se loge dans les piles, les disjoncteurs, les réacteurs. Il est partout à la fois. Il a fait le serment de tout éteindre. Pour le salut de la planète. Pour se venger.
Alors, mon cher petit ami, propagateur inconscient du réchauffement planétaire, pauvre petit consommateur urbain de pays développé qui suce compulsivement son électricité à la sueur des convecteurs, sache que si un jour tu entends un léger cliquetis, en tous points semblables à un lustre, tu sauras qu’IL EST LÀ. STEFAN ALEXANDOV KAMTCHATSKI, l’Homme Bleu, la Décharge Vivante, Monsieur Volt... Plongé dans le noir, tu n’auras d’autre choix que de sourire du même sourire que Tatiana, sa malheureuse mère violée : un rictus de démence aux lèvres, poussant un hurlement silencieux dans l’obscurité...
Il sera trop tard pour te repentir. LUSTRE-MAN viendra te châtier.
JUSTICE ÉLECTROCUTOIRE.


mardi 16 juillet 2013

La vengeance du XIXe siècle [Maniak]

C'est la guerre. Je suis au milieu de l'immense champ de bataille hérissé de métal sanglant. Sur l'océan de décombres, des scènes de violence pure éclatent. Les soldats tuent et meurent, leurs visages crispés dans une expression de rage et de terreur. Les armes rudimentaires des ennemis pointent vers moi, mais il suffit que j'appuie sur un petit bouton de mon engin perfectionné et plusieurs éclairs de lumière colorée balayent tous les ennemis. J'avance lentement au milieu du chaos en projetant mes flashs mortels. Ça marche bien. Les types crèvent par centaines, projetant des gerbes de sang partout. Et moi j'avance toujours. C'est facile la guerre quand on a un engin perfectionné qui lance des éclairs. La preuve : même une fille peut le faire. Et je suis douée à ce jeu ! Mais évidemment ça ne pouvait pas durer. Un rebelle tenace me repère. Il a fabriqué une bombe spéciale exprès pour les engins comme le mien. Un truc vicieux et artisanal, avec de la colle, de l'acide, de l'essence et de la ferraille. Le type surgit comme ça de derrière les ruines et il lance sa bombe vers moi. Je riposte immédiatement en balançant mes rayons. Pleine puissance. Du bleu, du vert et du jaune atteignent le rebelle en plein dans la tête. Le type se décompose en un éclair. Il devient entièrement sanglant, et l'instant d'après, plein de petits morceaux de rebelle dégoulinent partout sur les gravats. Mais pendant ce temps sa bombe continue à tournoyer dans l'air. Elle décrit une courbe parfaite. Guidée par la haine et le désespoir. Une bombe comme celle-là ne peut pas rater sa cible.
Quand ça explose, je sens l'acide bouffer mon engin. Les flammes carbonisent ma peau et des clous rouillées et des petits éclats de fer creusent leur chemin de douleur dans ma chair. Je gueule. Ça fait un mal de chien. Je veux fuir la douleur et la guerre, mais je suis coincé dans la carcasse perfectionnée qui me broie. Et quand je décide de faire un pas en avant pour quitter mon linceul technologique, un bout entier de ma jambe reste derrière moi. Je tombe en avant, en plein sur la pointe d'os qui dépasse de ma chair déchiquetée. La douleur est tellement incroyable que des rayons mauves éclatent dans ma tête.
Je reprends connaissance sur les dalles en porcelaine, dans l'arrière boutique de la boucherie-hôpital. J'ai envie de me rebeller contre ma jambe, contre le boucher, contre la guerre. Mais les employés me tiennent bien et mettent leur main sur ma bouche. Le chirurgien-boucher m'examine. Il a une drôle de tête avec ses engrenages et ses courroies qui dépassent partout. Un couteau suisse médical dernier-cri est fixé au bout de chacun de ses bras mécaniques. Il suffit de dire « pince, scalpel, compresse » comme dans les films et le couteau sort automatiquement le bon outil : ciseaux, lime à ongle, scie ; le couteau me charcute tout le corps, plongeant dans ma féminité pour en extraire tous les shrapnels et les éclats de métal ; petite lame, loupe, tire bouchon ; il rabote le bout d'os qui dépasse de ma jambe, pour faire un moignon bien net et bien joli ; décapsuleur, grande lame, ouvre-boîte ; un petit jet d'eau vient à chaque fois nettoyer la douleur qui perle des plaies. Tout est très bien calculé et je n'ai qu'à rester couchée sur le carrelage. Au bout d'un moment l'opération se termine et le couteau suisse me tend deux béquilles.