dimanche 16 mars 2014

Le rapport du veilleur [Vinze]



« Monsieur Duclos, nous attendons votre coopération pour comprendre le déroulé des événements d’hier. Nous espérons de vous un rapport détaillé. »
Il y avait eu un cambriolage dans la nuit et Joël était le veilleur de nuit. Bien sûr la police voulait sa version des faits, après tout il était en faute. Mais l’inspecteur ne se doutait pas de ce que ce mot « rapport » rappelait au veilleur.


***


La soirée était calme et Joël surveillait distraitement les caméras de surveillance après son tour de ronde avec le clébard. Pas de match à suivre à la télé, il avait décidé de passer un coup de fil à Julia pour passer le temps ; ses charmes n’étaient pas donnés mais elle le valait bien.
La nuit était tombée depuis longtemps quand Julia arriva dans la zone industrielle et le visiteur nocturne dans son sillage. Joël l’invita, elle, à entrer après avoir pris la peine d’enfermer le chien dans la petite salle de repos attenante à celle de surveillance, ce dernier était jaloux et avait tendance à aboyer en permanence quand il avait de la compagnie, utile pour protéger un entrepôt, moins pour s’envoyer en l’air.


À 22h, la langue de Julia tournait autour de la verge de Joël, le chien autour d’un fauteuil et le cambrioleur autour du périmètre. Les mains de Joël allaient le long du cou pour chercher plus bas les seins de la prostituée, celles de l’intrus le long du grillage pour chercher une faille. Tous deux atteignirent leur objectif.
Moins de dix minutes plus tard, Joël entrait en Julia, le cambrioleur dans le bâtiment et le chien dans une nouvelle crise d’aboiements. Elle gémit, le chien également le temps de reprendre sa respiration entre deux aboiements, mais pas l’alarme que l’inconnu s’était chargé de débrancher.


Le crochet s’immisçait dans la serrure, le doigt du veilleur dans l’anus de Julia. Puis il y eut le déclic, la dernière résistivité avait fini par céder. Après un détour l’arrière-salle venait de s’ouvrir et ils y pénétrèrent. De dépit que ses avertissements soient ignorés le chien s’en alla au fond de la salle dans sa panière, quittant la stature à quatre pattes pour s’allonger alors que la prostituée faisait l’opération inverse.
Le cambrioleur finit par trouver ce qu’il cherchait tandis que Joël s’en approchait et que Julia le feignait. Le chien de son côté ne cherchait plus, préférant céder à la somnolence.
Le veilleur finit par se retirer de la demoiselle et le visiteur de l’entrepôt. Ce dernier se répandit en auto-congratulations et celui qui était censé l’attraper en humeurs visqueuses sur la poitrine de la professionnelle.


Le cambrioleur mit le contact de sa voiture, Julia sa culotte et Joël du temps à sortir son porte-monnaie. Le premier fila sur les chapeaux de roue et la deuxième un bas en pestant. Rhabillée la demoiselle tendit la main, Joël un billet et le chien, sorti de sa somnolence, une oreille. Enfin payée pour ses services elle s’en retourna à ses affaires et le veilleur à sa télé, toujours pas de match au programme mais des gymnastes en tenues moulantes faisaient l’article d’un nouvel engin de musculation au télé-achat.
Il grattait son entrejambe et le chien à la porte, il se décida donc à le libérer. Il s’était dégourdi, c’était au tour de l’animal. Il ouvrit la porte, ils étaient seuls et le chien calmé, il pouvait l’emmener refaire une ronde au cours de laquelle le chien réalisa que l’entrepôt avait été visité et Joël que sa carrière prenait un mauvais tournant.


***


« Monsieur Duclos ? Votre rapport ? »
Ah oui, l’enquêteur attendait une réponse. Mais probablement pas la version complète qui lui avait coûté un gros billet et son emploi.

lundi 3 mars 2014

Le repaire des arrière-cours [Maniak]



Et qu'est-ce qu'on fait avec les arrières-cours ?
C'était Albert qui avait pris la parole. Tout le monde était embarrassé. Effectivement les arrière-cours c'était le problème. Depuis quelques mois elles avaient coordonné leurs actions. La presse ne parlait plus que de ça. Et c'était à nous de résoudre le problème, forcément. Le prof ne répondait rien. Lui aussi était gêné. Il n'avait pas de solution.
                    La sonnerie retentit, mettant fin au malaise. « Ah, fit le prof, visiblement soulagé, c'est l'heure ». Tous les membres du cours du soir se levèrent et rangèrent leur affaires.

                    Dehors, justement, deux arrière-cours se disputaient le corps d'une femme. Elles avaient pris leur forme d'attaque. L'une des créatures avait réussi à attraper un pan de jupe entre ses pavés, et tirait dessus. L'autre était déjà en train de broyer goulûment un bras. Écartelée entre ces Charybde et Scylla de granit, la femme tentait de se dégager tout en empêchant sa jupe et son honneur de lui être arrachés. La pauvre victime criait mais personne ne pouvait rien faire. Des badauds regardaient le spectacle d'un air navré. L'un d'eux vit que nous nous étions arrêtés devant la scène.
Qu'est-ce que vous attendez pour faire quelque chose ?!
Nous ne pouvions rien répondre à l'accusation, nous avions déjà tout essayé mais rien ne semblait freiner l'incroyable voracité du sol.
                     Et soudain, tout se précipita. La jupe craqua d'un coup et la femme fut avalée à moitié. Ne restait plus qu'une paire de jambes nues qui dépassaient du sol. L'arrière-cour qui avait réussi à n'avoir que la jupe tenta sa chance et bondit pour attraper ce qu'il restait de la victime. Mais l'autre n'eut qu'à ouvrir les pavés pour finir son repas.
                     J'ouvris mon parapluie et tournai les talons, je n'avais que trop vu ce qui allait se passer ensuite. Des gouttes de sang tombèrent en une pluie fine derrière moi tandis que je prenais le chemin de mon appartement.
                     Pour rentrer chez moi je longeais à chaque fois le boulevard Renan le plus longtemps possible, même si cela faisait un détour. Passer par les petites rues était toujours plus risqué. Je m'étais arrêté devant une vitrine de modèles réduits, regardant avec envie les petites pelles mécaniques éventrer le sol de carton, quand l'immeuble à coté de moi se déplaça soudain. Dans toute l'avenue, les édifices bougeaient. Le grand bâtiment du Crédit Agricole en face de moi faillit m'écraser en fonçant vers le milieu de la rue. La boutique de modèles réduits se déroba soudain, reculant d'une dizaine de mètres tandis que le magasin de vêtements attenant s'écarta d'elle pour créer une nouvelle rue. Dans toute la ville les bâtiments se déplaçaient, raclant le sol dans un bruit infernal et s'arrachant de leurs voisins en projetant des shrapnels de pierre sur les habitants terrifiés. Je compris soudain ce qui se passait en voyant la petite cour qui s'était formée devant moi. C'était un coup de force des arrière-cours, elles avaient remodelé toute l’architecture de la ville pour en faire un inextricable labyrinthe d'impasses. Coincée dans le repaire des arrières cours, la population n'avait plus aucune chance.
                        Devant moi, le sol se mit à bouger. Les pavés glissaient. C'était une attaque et j'étais la proie ! J'avais appris que ma seule chance de survie était de me réfugier à l'intérieur d'un bâtiment dans les étages. J'évaluai rapidement mes chances. Derrière moi, le Crédit Agricole ; la porte était un sas sécurisé qui mettrait plusieurs minutes à s'ouvrir, si la banque était encore ouverte à cette heure-ci. Le magasin de modèles réduits était ouvert par contre, mais c'était une petite boutique de plain-pied, vulnérable à une attaque. Restait deux immeubles d'habitations, auxquels il me faudrait sonner chez un inconnu et attendre que l'on m'ouvre, et le magasin de vêtements, réparti sur deux étages. Ma meilleure chance était là. Je fonçai, traversant la petite cours en diagonale. Surprise par tant d'audace de la part de sa victime, la cour fut un instant décontenancée. Mais alors que je n'étais qu'à mi chemin, une vague de pavés fonçait déjà de nouveau vers moi. Ça allait se jouer à très peu ! Je sautai en avant tandis que le sol s'ouvrait sous mes pieds, laissant apparaître une rangée terrifiante d'énormes dents de granit. Le choc de la pierre contre la pierre résonna à mes oreilles tandis que l'arrière-cour se lança à ma poursuite, labourant le sol à son passage. L'entrée du magasin n'était plus qu'à quelques mètres à présent, quand le piège se referma sur moi.
                        Le magasin bougea à nouveau, tournant sur lui même. Je vis la porte vitrée passer devant moi et disparaître dans la rue adjacente, qui se retrouva aussitôt bloquée par un autre bâtiment qui vint s'écraser contre la boutique en faisant trembler le sol. Ma seule issue venait de m'être enlevée et derrière moi, le grondement des pavés se faisait de plus en plus fort. Sans réfléchir, je me précipitai vers la ruelle restée ouverte sur ma droite, longeant le magasin de modèles réduits. Le sol était défoncé comme après d'importants travaux. De la terre dépassaient des morceaux de canalisations tordus et des plaques de ciment qui ralentissaient ma progression. Mais c'était également difficile pour l'arrière-cour, qui devait se faufiler dans un espace plus étroit qu'elle. Les pavés s'agençaient à toute vitesse sur le sol derrière moi tandis que je courais droit devant. Évidemment, au bout de la ruelle je débouchai sur une nouvelle arrière-cour. Elle était occupée à dévorer toute une famille, le chien compris, qu'elle avait réussi à déloger de chez elle. Cela me laissa un instant de répit pour analyser la situation. Aucun commerce ne donnait sur la cour. Mais il y avait deux entrées principales d'immeubles et une porte de service. Il fallait que je tente ma chance avant d'être cerné, avec le risque que les bâtiment se retournent à nouveau. Je choisis alors de longer les murs des bâtiments pour foncer vers l'une des portes. L'arrière-cour qui me poursuivait déboucha derrière moi, tandis qu'au même moment, la cour dans laquelle je me trouvais détecta ma présence et se retourna vers moi. J'accélérai, tandis que tout autour de moi les bâtiments tournaient sur eux-mêmes, soulevant d'immenses nuages de poussière. Mais j'avais repéré un autre échappatoire que les cours ignoraient. L'une des fenêtres du premier étage de l'édifice à coté de moi était restée ouverte, et dans sa rotation, le bâtiment semblait me présenter cette fenêtre comme une unique occasion de salut. Je bondis le plus haut que je pouvais, et en prenant appui sur le rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée, je propulsai mon corps vers le haut. En dessous de moi, les deux arrière-cours s'étaient rejointes et claquaient leurs énormes mâchoires de pierres dans ma direction. Mes doigts attrapèrent la traverse basse de la fenêtre ouverte. Faisant fi du fracas terrible qui m'entourait, je commençai alors à me hisser. En dessous, je pouvais entendre les arrière-cours fulminer.
                           Et alors que je pensais vraiment m'être tiré d'affaire, je découvris avec stupéfaction l'ignoble complot fomenté par les fenêtres. Des dents de verre, tranchantes comme des rasoirs se plantèrent dans mes mains, sectionnant avec une précision diabolique l'ensemble de mes doigts et me faisant tomber à la renverse. La dernière chose que je vis furent deux énormes pierres de taille se cogner contre mon crâne et broyer ma tête.


Mort.

dimanche 23 février 2014

L’Enfance des comptes [Diane]



L’Enfance des comptes
PETIT Conte pour enfants et adultes

            Il était une fois l’enfant qui jouait au bord de la plage, matin, midi et soir. Il ramassait des galets les matinées brumeuses, des coquillages les après-midis pluvieuses, et du sable étincelant sous la lumière des pleines lunes quotidiennes. Il vivait dans une grotte, dans le sein de la falaise. Lorsque le ciel virait au jaune, et que la pluie tournait à cette couleur, il se réfugiait rapidement, car il savait d’expérience que la pluie jaune brûlait la peau, plus vite et plus fort que tout le sel de l’océan ne pouvait le faire avec le vent et le contact prolongé avec l’eau. Les cicatrices sur sa nuque et ses joues étaient là pour en témoigner. Parfois, ces cicatrices devenaient sensibles, et cela faisait pleurer l’enfant, seul dans sa grotte humide et sombre, avec pour seule compagnie un plafond parsemé de pierres étincelantes, qui tentaient de copier la nature et le visage même du ciel nocturne.
           
            L’enfant regardait pendant des heures les fausses étoiles, parce qu’elles étaient irrésistibles, qu’elles attiraient toute son attention et qu’il n’y avait qu’elles.
           
            Pour occuper ses journées, l’enfant dessinait des hippocampes géants dans le sable de la plage. Pour ce faire, il utilisait un bâton avec une pierre taillée au bout, étincelante comme l’intérieur de sa grotte. La pierre était attachée au bout de bois avec du cartilage de poisson tressé. Comme l’on peut s’en douter, il n’avait pas de mots pour décrire les hippocampes, lui. Ces traits, ces courbes et ces formes dans le sable étaient décorés de coquillages et de galets. Ses œuvres se terminaient lorsqu’il montait sur la falaise, pour les voir de haut, dans un ensemble, chose qu’il ne pouvait faire sur place. Avec son bâton toujours à la main, comme un marcheur soucieux de son point d’appui. En hauteur, ce qu’il voyait tout en bas le faisait sourire. Ces sillons maladroits mais ingénieux lui donnaient une sensation étrange de satisfaction. C’était un sentiment de contentement, car chaque soir, les vagues montaient, effaçaient jusqu’au dernier trait, et cela lui donnait l’envie de pleurer. Alors il recommençait chaque jour à dessiner dans le sable avec le bout de son bâton, et le lendemain aussi, et le surlendemain aussi. Et les vagues recommençaient toujours à monter, et à tout effacer, pour laisser de nouveau, une surface lisse, sans aucune marque. Et l’envie de pleurer, au fur et à mesure, ne devenait qu’un lointain souvenir, dépassée par l’envie de recommencer mieux, plus grand, et plus fort.
            Chaque matin, l’océan, dans sa grande générosité, donnait avec l’attention d’un père, un panier rempli de poisson frais posé devant l’entrée de la grotte qui servait de maison à l’enfant. Il remerciait ce père d’un grand cri vers le large, car chaque panier lui permettait de subsister pendant deux semaines.
            Il allumait un feu et grillait les poissons morts entre deux feuilles récupérées dans la forêt tout en haut de la falaise. Parfois, il ajoutait quelques champignons, ou quelques insectes à la carapace noire qui croustillait sous la dent. L’enfant aimait particulièrement le goût de viande qui se libérait alors du jus qui en jaillissait. Avant de cuire ces insectes, il prenait soin d’arracher une à une leurs petites pattes.

lundi 17 février 2014

Le rapport du veilleur [Vinze]




Tout le monde attend mon rapport. Le Rapport. Pas celui avec une minuscule que je rends tous les soirs. Non, celui avec une majuscule qui sera mon dernier.
Toute la population de la planète attend le Rapport depuis des générations. Le mien ou celui d’un de mes collègues. Je ne suis pas le seul veilleur de jour. Mais dans mes rêves c’est toujours moi qui rédige le dernier, le Dernier, lui aussi avec une majuscule. Et ensuite je pourrai mourir tranquillement, jeune comme tous les veilleurs qui se sont succédé depuis des générations, depuis que l’homme a mis le pied sur la planète, quittant un berceau mourant pour un nouveau foyer mortel.

Le Nouvel Espoir est arrivée en orbite de la planète il y a plusieurs siècles. À l’époque son nom n’était pas ironique et le vaisseau spatial n’avait pas encore hérité du sobriquet d’Espoir Déçu. Les survivants de l’humanité cherchaient une planète de type tellurique, dans la zone d’habitabilité de son étoile. Ils l’avaient trouvée. Ils espéraient qu’ils pourraient s’installer à sa surface pour vivre... on ne gagne pas à tous les coups.
Le soleil était trop puissant, l’atmosphère trop ténue. Les raisons étaient nombreuses mais la conséquence était unique : les radiations à la surface étaient trop fortes et mortelles en cas d’exposition prolongée. L’installation d’une colonie comme initialement envisagée était donc exclue.
Dans un premier temps l’humanité était retournée à son sommeil cryogénique, ils avaient déjà dormi quelques siècles, ils en ajouteraient quelques-uns supplémentaires. Presque cinq cents ans en tout. Mais les réserves d’énergie du vaisseau resté en orbite n’étaient pas inépuisables, et hommes et femmes durent s’éveiller une seconde fois. C’est de là que vient l’expression de « second éveil » pour les lendemains de fête, désabusé, la tête douloureuse et les jambes lourdes.
L’espoir était revenu. Les scientifiques avaient analysé les relevés que leur dortoir orbital avait enregistrés au cours des siècles passés. Le soleil mourait et tout le monde s’en réjouissait ; en vieillard à l’aube de sa vie, sa vigueur déclinait. Et l’humanité ne mourrait pas. La surface lui était encore inaccessible pour plusieurs siècles, mais ils pouvaient creuser, mettre des dizaines de mètres de terre, de roche et de métal entre leur future cité et l’extérieur inhospitalier. Trogloville naquit au cœur d’une montagne, des débris récupérés de l’Espoir Déçu qui n’était plus d’aucune utilité à ses habitants.

Les scientifiques l’ont prédit : le soleil meurt lentement, le jour où la surface sera viable arrivera et durera quelques millénaires. Mais l’humanité doit se terrer sous des kilomètres de roche en attendant ce jour. Une immense station d’observation a été créée en surface, chargée de surveiller les champs de panneaux solaires alimentant la cité, les forêts transgéniques plantées pour augmenter l’oxygène de l’atmosphère et la couche d’ozone, mais surtout pour tous les capteurs indiquant le niveau d’habitabilité de la surface.
Mais nous n’avions pas le matériel adéquat ni l’expertise pour automatiser la surveillance. Le corps des veilleurs de jour a donc été créé dans ce but : garder la station, régler les appareils et relever les données. Quand les techniciens viennent intervenir sur les installations pour réparer, ils ont des combinaisons anti-radiation. Les précurseurs ont pensé que les veilleurs pourraient en faire de même. Les combinaisons se sont vite révélées un inconvénient insurmontable, handicapant pour le travail, limité en eau et en oxygène et surtout rapidement transformé en étuve ; les tours de surveillance nécessitant plusieurs heures, les malaises étaient monnaie courante. Les combinaisons furent abandonnées avec la santé des veilleurs.
À travailler des heures à la surface, on meurt tôt, souvent après une maladie douloureuse ; et on devient rapidement stérile. Pourtant les volontaires ne manquent pas, il y a même trop de candidats pour ce long suicide. Des psychologues étudient le phénomène et rivalisent de théorie sur le rôle expiatoire du sacrifice. Peut-être ont-ils raison. Ou peut-être sont-ils à côté de la plaque. Peut-être que chacun d’entre nous a une raison différente qui n’a rien de culturelle. Je pense que j’étais juste un peu claustrophobe et je ne regrette pas d’avoir troqué des années de vie contre des journées à l’air libre.

Maintenant nous rêvons tous du Rapport, écrit de notre main. Je doute que ça hantait les pensées des précurseurs il y a quelques siècles, mais maintenant que les aiguilles semblent sur le point de quitter la zone rouge, l’instant semble de plus en plus imminent : tout à l’heure, demain ou dans deux mois. En tout cas les projections scientifiques le prévoient pour l’année, sans autre possibilité de précisions.
En débutant il y a dix ans je ne pensais pas connaître ce moment historique de mon vivant. Le rêver oui, mais pas le penser. Désormais ce rêve est réalité, alors le Rapport est devenu le nouveau rêve de tous les veilleurs : devenir ce héros dont on cite le nom dans tous les manuels d’histoire, à qui on dédie poèmes et odes, à la gloire de qui on érige des statues – pas les statues millénaires de la cité, une statue qui connaîtra l’érosion du vent et les déformations du temps nécessaires à la formation d’une légende.
Je pourrai le vivre. Pas en pleine forme, à une trentaine d’année mon organisme commence à connaître des ratés et je ne verrai sûrement pas mes quarante ans. Les premiers mouraient après seulement cinq années de service et peu étaient ceux à avoir atteint l’âge que j’ai. Les choses vont de mieux en mieux.
J’essuie mon front avec mon mouchoir puis étouffe une quinte de toux dedans et le macule de mucus rougeâtre. Ils pourront écrire ça dans leurs hymnes : « Il a donné sa sueur et son sang à l’humanité ». Il est probable qu’ils écrivent ça à propos d’un autre et que je tombe dans l’oubli mais l’espoir fait vivre, paraît-il.

Pendant que les autres vivent à un rythme artificiel sous des lumières qui le sont tout autant, ma vie est dictée par le soleil, à un rythme naturel sous une lumière qui l’est tout autant. Je vivrai deux fois moins longtemps que la plupart d’entre eux, mais chaque minute me semble plus intense que chacune de leurs heures, quelle que puisse être la douleur physique.
Je suis un veilleur de jour, je ne suis pas un sacrifié, je suis un privilégié. Et un jour si la chance est avec moi je serai Le Veilleur de Jour, celui avec une majuscule, pas l’anonyme avec minuscule que je suis encore.

Il faut que je surmonte cet état permanent de second éveil et survive encore un peu...

lundi 3 février 2014

L'Hiver de demain [Lila Vampire]


Je suis allongée dans l’escalier. Mon tortionnaire m’a injecté du curare. Je ne peux plus bouger.
Il m’a déshabillée. Il m’a palpée. Il ne m’a pas violée. Il m’a juste fait enfiler des sous-vêtements affriolants. Puis il m’a maquillé, avec soin, comme un professionnel. Ça se voyait qu’il avait l’habitude. Ses doigts tièdes et doux passaient sur mon visage. Ensuite il m’a couchée dans l’escalier, a plié mes membres, écarté les bras, jusqu’à ce que j’adopte exactement la position qu’il souhaitait. Le rebord des marches rentrant dans le dos. Les paumes en l’air, les yeux tournés vers le ciel. Sauf qu’il n’y avait pas de ciel : juste l’étendue neutre du plafond. Un plafond avec un énorme trou dedans.
Mon patron a tourné autour de moi, songeur. Il s’est penché sur moi, a fait basculer un peu la tête sur le côté, a écarté les lèvres pour me faire prendre une moue. 
Je suis consentante. Cet homme me paie beaucoup d’argent pour devenir son objet.
La première fois que je suis venue dans cette gigantesque maison, pour l’entretien d’embauche, j’ai été très effrayée. La décoration était très dense, surchargée : des rideaux lourds, des tableaux assombris, des lustres clinquants, des portes partout. Et surgissant au milieu de tout cela, il y avait des femmes, en sous-vêtements, partout, dans chacune des pièces, le regard fixe, extatique. Elles ne cillaient pas : elles se contentaient de regarder droit devant, comme des mannequins de cire. Pas de mouvement, pas de circulation, pas de respiration, ou presque. M.Germann (c’est le nom de mon patron) m’avait dit :
-          Ne vous inquiétez pas, elles ne sont pas mortes. Elles sont en animation suspendue. Je leur administre une drogue qui les paralyse. Ensuite, je les pare, je les pouponne, et je les installe. Elles sont ma plus belle décoration.  Je les aime. Mais rassurez-vous, mademoiselle » me lance-t-il par-dessus son goître et ses lunettes fumées, « Je ne vous toucherai pas. Vous ne serez que pure ornementation. »
Je m’en foutais. Mon corps, je le maltraite tellement. C’est ma vie, depuis l’adolescence. Je me fais vomir quotidiennement. Je mange à peine. Je me plante des aiguilles dans les bras. Je quitte mon enveloppe, peu à peu, petit à petit, tous les jours. Il ne reste de moi que ce cocon de peau, désirable, chaud, pulsant. Que je dois tuer comme j’étoufferai un poussin dans ma paume.
Alors j’ai accepté la proposition de M.Germann. Je suis d’accord pour devenir sa poupée vivante. J’ai signé le contrat avec fermeté. Je savais déjà que le soir même, j’allais me soûler à en mourir.
***
Je survis cependant, et le lendemain, apesantie d’une terrible gueule de bois, je me suis présentée devant la grande maison de M.Germann. C’est une gentilhommière au milieu d’un parc. Mon patron a les moyens. Il me guide. L’intérieur de la bâtisse est un dédale. J’arrive dans une petite salle, un peu à part. Un matériel d’injection est placé sur un guéridon.
Avec un goût de mort dans la bouche, j’accueille la piqûre. M.Germann ne tremble pas. Le liquide s’infuse dans mes veines. Je me sens devenir de bois, je pars loin, déjà très loin.
***
Je suis allongée dans cet escalier depuis des jours. Jour/nuit, alternance. Je ne sens plus le rebord des marches. Je contemple le plafond. Et dans le plafond, il y a un énorme trou. Comme s’il y avait eu un tremblement de terre. Je peux donc voir le ciel. Parfois plus blanc que le mur, parfois froissé de nuages, parfois dense et gris, comme du béton.
J’attends. J’espère.
De temps en temps, le collectionneur vient me voir. Il sourit. Parfois il passe le dos de sa main sur ma jambe. Contact salvateur, doux, pénétrant, comme une crise de larmes. Je suis jalouse des autres, je sais qu’il les admire tout autant que moi. Mais quand il vient, j’oublie tout. Son regard incandescent me fait grésiller les cheveux, chavirer le nombril.
Il me nourrit, aussi. Perfusion. Il attend patiemment que la poche se vide. Il est accroupi. Il me gratte la nuque.
Lors de la signature du contrat, il m’avait dit :
-          On ne sait pas combien de temps dure la drogue. Cela dépend des métabolismes. Certaines poupées se réveillent plus vite que d’autres. C’est totalement imprévisible. Il est possible que le réveil tienne à la volonte de bouger, de revenir à la surface, de reprendre possession du corps. Il faut résister, donc, mademoiselle. Refusez de vouloir bouger. Refusez en bloc. Soyez glace, ivoire, froide pierre. Pas de mouvement du coeur. N’oubliez pas que je vous paie au forfait, à la journée.  
-          Oui. »

Maintenant, je m’en fous de l’argent. Je veux être la seule pour M.Germann. Il me donne à manger, il me caresse, il me regarde. Il me réchauffe.

***
Trois jours que l’homme n’est pas venu. Il m’a oublié. J’ai faim. Je ne sais pas s’il a volontairement décidé de me laisser mourir de faim. Ou s’il en aime une autre, une femme fatale à la robe rouge prise dans les plis des rideaux de la bibliothèque. Peut-être qu’il est mort. Ou peut-être qu’il s’est injecté lui-même son produit, et est devenu statue à son tour, pour être comme nous, nous aimer de manière encore plus forte, plus intense, partager nos lents battements de cœur, notre vigilance, veille prolongée, grands yeux de mortes ouvertes sur le monde.
Je ne sais pas. J’ai faim. J’ai horriblement soif. Peu importe. Je ne veux même pas bouger. Je puise ma force dans les merveilleux souvenirs que nous avons partagé. Son haleine sur les pores de ma peau. Son doigt qui entre dans ma bouche pour rectifier l’écartement des lèvres. Ses ongles sur mon cuir chevelu. Sa main douce qui touche ma veine et qui plante le cathéter. Son regard, bleu noyé, humide et bouleversé. Je suis sa chose. Il voit mon âme. Il traverse la barrière de la chair. Il contemple mon moi véritable : ange crucifié, ensanglanté, perdu dans les ténèbres. Il sait tout. Et il tourne les talons.
Des larmes me coulent jusque dans l’oreille. Je scrute. Le plafond me regarde à travers son oeil. Le ciel d’hiver dérive lentement, infiniment lentement. Je suis toute seule. Echouée.
Sur ma peau marbrée par la chair de poule, un flocon tombe. Des petites piqûres de froid sur mon visage. Il neige. Il neige à travers le plafond. Je me sens partir, les bras écartés, la même moue vide, rêveuse, le rouge à lèvres criard devenue framboise écrasée sur ma bouche. Je rentre dans un immense abîme de froid.
M.Germann... Sublimement immobile. Là.


Au-delà de la mort, à travers le passage du toit, comme une grande langue de feu de givre, l’hiver de demain m’attend. 

lundi 23 décembre 2013

L’attaque des requins-vampires nazis de l’espace [Vinze]

Farniente martien, bikinis & alcool bon marché



À l’approche de Spring Break, les abords de Valles Marineris se remplissaient d’adolescents désirant décompresser de la vie étudiante sur Mars. L’année 2055 ne débutait pas sous les meilleurs hospices pour les futurs diplômés dont l’avenir était assombri par l’incertitude du futur suite à une nouvelle récession, découlant directement du crash financier de 2054 sur Terre.
Ben et Jack étaient bien décidés à profiter de chaque instant et à remporter la chasse au nichon organisée au sein de leur fraternité. Il n’était pas si compliqué pendant Spring Break de profiter de l’occasion de se rincer l’œil et de faire une sauvegarde photographique mémorielle de l’instant. Celui ramenant le plus de clichés gagnait le respect pour toute une année. Il y avait bien sûr une mention spéciale à celui qui réussissait à ramener un cliché de nu intégral, bien plus compliqué à obtenir.
« Bienvenue à tous pour Spring Break 2055 » annonçait un panneau à l’entrée de la cité balnéaire. L’inscription « Vive la fete » avait été ajoutée au marqueur en dessous, visiblement dans l’urgence et d’une main peu assurée.
Le soleil commençait à décliner dans le ciel et les deux amis avaient trois objectifs à atteindre avant qu’il ne disparaisse définitivement : Trouver un endroit où planter leur tente, de l’alcool bon marché et des filles pour partager la soirée, l’alcool et éventuellement la tente.
Rien ne semblait inaccessible dans cette ambiance. Bien que pris d’assaut les campings ne manquaient pas de places et les environs regorgeaient d’épiceries prêtes à vendre de l’alcool à prix modique, en grande quantité, sans être trop regardantes sur l’âge des clients. Finalement les filles étaient là pour s’amuser avant tout, et elles non plus n’étaient pas trop regardantes.
Au couché du soleil, la tente était plantée, les bouteilles étaient achetées et entamées et les filles abordées. Ben et Jack avaient entamé la discussion avec Nancy et Claudia au bord d’un feu de camp en cours de mise en route. Ils n’avaient pas longtemps hésité après avoir vu les deux amies, l’une rousse, l’autre brune, toutes deux belles et élancées. La soirée de printemps martien était douce et les deux filles ne portaient qu’un bikini, les flammes du feu naissant faisant jouer les ombres sur leurs peaux légèrement bronzées.
Ces vacances s’annonçaient épiques, contrairement à la discussion qui s’annonçait emplie de vacuité.

Un grand bol de morceaux de viande [Maniak]

Lumière.
J'essaye de fabriquer des poupées à partir de bandes celluloïd de films pornographiques des années 70. Il faut trouver la température idéale pour transformer le nitrate de cellulose surchargé de fantasmes en une pâte souple et lisse sans le brûler. Mes mains ne sont plus qu'un amas de crevasses et de cloques. Comme il m'en faut une énorme quantité, je harcèle les cinéma de quartier et les collectionneurs sans leur révéler le sort que je réserve aux précieuses bandes. Ils sont durs en affaires. L'odeur du celluloïd brûlé est ignoble.
Dans le four, le visage de Linda Lovelace avec une immense bite dans la bouche se transforme peu à peu en jouet pour enfants.
Fondu au noir.

Lumière.
Les indiens gagnent toujours à la fin. C'est parce que le cinéma que je fréquente est construit au dessus d'un vieux cimetière indien qui possède encore une aura suffisamment maléfique pour influencer le déroulement des films. John Wayne meurt. Clint Eastwood meurt. Tous les cow-boys de tous les westerns sont systématiquement massacrés par des indiens vengeurs. En allant voir un film romantique avec ma copine, j'ai eu la surprise de voir un guerrier commanche aux cheveux longs et au visage creusé de rides planter une flèche dans l’œil de Hugh Grant et le scalper avant de s'enfuir avec la fille.
Le projectionniste et la fille du guichet ont le visage typé et les cheveux noirs. Je suis sûr qu'un jour il vont me trancher la gorge avec un couteau en silex avant la fin du film.
Fondu au noir.

Lumière.
Le fantôme du projectionniste suicidaire est toujours pendu dans la cabine au dessus de la salle. Quand on allume le projecteur, le faisceau lumineux traverse le fantôme et pare le film d'une teinte glauque et déprimante.
Plus personne ne rit dans la salle.
Fondu au noir.