lundi 11 août 2014

Les Pornographiens [Herr Mad Doktor]

Dès qu’il vit débarquer les trois lolitas dans sa boutique, l’épicier sentit qu’il allait au-devant de problèmes. L’une portait un micro-short bleu bébé, l’autre une mini-jupe rose bonbon, la dernière un jean troué d’où dépassait la ficelle d’un string vert ; toutes étaient maquillées comme des boules disco ; aucune n’avait jugé utile d’enfiler un soutien-gorge.
Par-devers lui, le commerçant nomma ses clientes “Mesdemoiselles Bleu, Rose & Vert”. Il leur donnait une vingtaine d’années, mais il se doutait que leur accoutrement égarait son jugement.  
Roulant des yeux autant que des fesses, le trio papillonna un long moment dans le magasin sans but apparent, prenant des articles au hasard et les examinant avec désinvolture, avant de les reposer deux étagères plus loin. Seul le rayon “soins du corps” retint durablement leur attention ; en particulier les préservatifs et les gels intimes, qu’elles se passèrent de main en main d’un air expert.
Soudain les gestes se firent vifs. L’épicier n’entendait pas la conversation, mais il comprit que Vert avait mis Rose au défi de faire quelque chose. Une bêtise à n’en pas douter. La réponse ne tarda pas : aidée par une courte échelle de Bleu, Rose attrapa un objet sur la plus haute étagère du rayon (pas l’ombre d’une culotte sous la mini-jupe...), puis sauta à terre en brandissant son trophée : un godemichet pourpre de taille XXL, se balançant mollement sur son socle, comme une quenelle de gélatine. Le marchand identifia le modèle “Cthulhu”, une pièce rare et chère moulée à même l’organe d’une star du cinéma, très prisée des connaisseurs.   
Vert reconnut sa défaite d’un haussement d’épaules, mais Rose refusa d’en rester là : le gode plaqué sur son front, elle fit mine de charger la vaincue. “La liporne va exercer sa vengeaaaaance ! cria-t-elle. Mort à la cellulite !” Vert lui tendit sa croupe de bonne guerre (à travers les trous du jean, le commerçant eut bien du mal à distinguer la moindre trace de cellulite) et se laissa culbuter à plusieurs reprises, ponctuant chaque impact d’un pet aigu, tandis que Bleu, hilare, battait des mains.
Suant sur son séant, l’épicier s’efforçait de se concentrer sur sa comptabilité, mais son regard déviait sans cesse vers la parodie de corrida...
Des hurlements retentirent. D’un coup de dents agile, Vert venait d’arracher le gode du front de Rose, sur le dos de laquelle avait grimpé une Bleu d’humeur bagarreuse. La cavalière et sa monture écornée plongèrent illico sur la voleuse, et les trois nymphettes roulèrent à terre en gloussant. A quatre pattes, elles se disputèrent le sextoy comme des chiennes un bout de viande, qui griffant, qui pinçant, qui mordant, sans cesser de japper et de rire bêtement. Dans la bataille, le jean de Vert fut déchiré de part en part, aussi décida-t-elle de s’en délester ; à bien y regarder, son string était plus jaune pâle que véritablement vert, mais l’épicier ne corrigea pas le surnom de la demoiselle pour si peu. Vert lui allait si bien au teint...
Bien que le pugilat mît un désordre monstre dans ses rayons si soigneusement agencés, le pauvre homme n’osa pas intervenir, tétanisé qu’il était derrière son comptoir. Ces dernières années, la délinquance avait pris des proportions inquiétantes dans le quartier… Nombre de ses collègues en avaient fait les frais et en conservaient un profond traumatisme. Certains avaient même définitivement fermé boutique, impuissants.

839 [Gallinacé Ardent]

839
-          Suivant !
  L’homme rentre dans la pièce. Dans un coin, un compteur à cristaux liquides indique le chiffre : 839.
  Le nouvel arrivant est le 839ème individu de sexe masculin à rentrer dans cette pièce dans les dernières 36 heures. Il est l’un des participants du plus grand gang bang de l’histoire de l’humanité, organisé par Déborah Reeves, la star du porno mondialement connue. Le  principe : chacun entre à tour de rôle, pénètre l’actrice, éjacule, et repart. Le but : battre les plus grands records de gang bang, c’est-à-dire celui d’Annabel Chong (251 partenaires), Jasmine Saint-Clair (300), Houston (620 en vingt-quatre heures), et finalement, la cible à abattre : Lisa Sparxxx (919).
  Tout de suite, c’est la déception  pour l’homme qui vient d’arriver : la pièce est un peu trop peuplée à son goût. Il y a d’abord quelques chaises au fond, où sont assis quelques représentants de l’industrie du porno. On reconnaît Jack Horner, le célèbre producteur, pygmalion de Déborah, l’homme qui l’a vraiment introduite dans le milieu, Justin Goat, son mari, véritable maquereau qui la pousse, dit-on, à se dépasser sans cesse, et deux autres que le gang-banger amateur ne connaît pas. Tout le monde a l’air bien fatigué, Jack Horner bâille ostensiblement. Près du lit géant, une table, où s’appuie l’huissier chargé de valider l’exploit. Il a un chronomètre et un grand nombre de papiers étalés devant lui. Il a l’œil morne et sa bouche lippue crie pour un hamburger.
  Autour du lit, un jeune homme en blouse blanche prend le pouls d’un bras qui dépasse des draps. Il y a à son côté tout un appareillage d’hôpital, dont les diverses fonctions sont inconnues de l’arrivant. Dans un coin, un jeune stagiaire à lunettes et en blouse, plutôt que de s’intéresser au sort de la personne qu’il est chargée de surveiller, préfère jouer à une console portable, ce qui relève d’un pur scandale médical. Il tape du pied machinalement, en rythme avec la musique de film porno diffusée par des hauts-parleurs.
  L’homme est gêné par tout ce monde. Où est la femme ? Sa nudité lui fait sentir sa vulnérabilité : il va falloir assurer, et bien, face à tous ces blasés qui assistent au même acte répété sans nuances depuis une journée et demie ! Il s’avance donc vers le lit, et hésite un instant. Une odeur musquée, semblable à de l’urine de chat, flotte dans l’air, mélangée à une senteur plus sucrée, relique certainement du parfum de la star. Les draps, en désordre, sont souillés de déjections diverses, et dans un état de malpropreté considérable. Un vieux préservatif traîne là, comme un poisson des grandes profondeurs égaré là par erreur. On devine les contours d’un corps à travers le drap. Le jeune docteur, sans expression, soulève le tissu comme pour montrer un cadavre à la morgue. Enfin le numéro 839 l’aperçoit : Déborah Reeves !
  Il s’agit d’un corps à la fois rigide et flasque, posé là comme un paquet. Aucun mouvement n’agite la surface de cet épiderme donné à voir. Il est constellée de marques de doigts. Des meurtrissures et quelques bleus tachent la blancheur éclatante d’une peau lisse. Le seul signe de vie est donné par une poitrine bombée artificiellement qui se lève et retombe lourdement à chaque expiration. Un sifflement s’échappe d’une bouche occultée par un masque à oxygène que le jeune médecin maintient. En même temps, une maquilleuse est là, à souligner les sourcils rasés d’un trait noir. Le stagiaire à lunettes, délaissant sa console, s’approche de la masse inerte armé d’une seringue. Il pique la femme à l’avant bras, le liquide se répand dans la veine. Une tremblement agite la chair, elle se hérisse, et enfin le corps bouge un peu. Les jambes s’écartent, et l’homme ressent une désagréable surprise.
  Jamais sexe de femme n’aura ressemblé plus à un steak. Des lèvres charnues, semble-t-il taillées dans la chair d’un mouton malade, grosses comme des langues de bœuf, dégoulinent de pus, et une petite tâche de sang est visible sur le drap. Le tout a l’air d’une plaie vive, d’une blessure d’écorché qui est en train de se gangrener. Des fluides glaireux, issus des expectorations d’un tuberculeux maculent la toison en ticket de métro. On peut apercevoir de petits boutons d’irritation rouges pulluler autour du sexe.
  Décontenancé, l’homme détourne la tête. Déborah Reeves le contemple sans aménité. Elle affiche un air blasé, absolument indifférent à tout, des yeux morts de mérou adipeux. La bouche se plisse en un sussurement muet, semblant dire « tu viens, chéri ? ». Où est passée sa Déborah Reeves, celle dont il a tant rêvé en se masturbant les soirs dans son lit ? Celle qu’il a de toute éternité songé à culbuter si jamais l’occasion lui était donnée ? Celle qui surpasse de loin toutes les filles avec qui il ait jamais couché ? Elle est là, devant lui, et ce n’est plus qu’une femme épuisée, sans envie, aboulique. Il a soudain envie d’être humain avec elle, de la prendre dans ses bras, de la réconforter, de lui dire que tout va bien se passer. Elle s’adoucira, il lui dira des mots doux, et ils feront l’amour tendrement. Mais non... Il n’est pas venu pour cela. Il veut baiser, c’est tout.
  Comme en écho à sa pensée, la bouche de l’actrice se fend en un sourire difficile : on dirait qu’elle a du mal à mobiliser ses muscles pour faire prendre une expression de séduction à son visage. Visiblement, elle n’ira pas plus loin pour enjôler son partenaire, et sa tête retombe lourdement. Sans broncher, elle écarte ses jambes, mais ce geste est machinal : elle n’aide en rien la pénétration, se contente de la subir.
  L’homme se tripote pour se donner un peu de cœur à l’ouvrage, et réajuste son préservatif. Il remarque une petite poubelle au pied du lit, qui déborde de capotes usagées.
  Il s’introduit, d’un coup sec, et commence à la besogner. Elle regarde le plafond avec l’air mélancolique d’une ouvrière à la chaîne de l’usine Ford qui est exténuée mais sait que la relève ne viendra pas de sitôt.
  839 s’énerve. Tout se déroule très différemment de ses prévisions. Il avait rêvé d’une séance intime avec une actrice radieuse, un petit film porno pour lui tout seul en fait, et dont il aurait été la star. Mais vraiment, autant essayer de baiser un morceau de flan ! Il se maudit d’avoir eu à passer aussi tard, après 36 heures de ce marathon absurde, imbécile et douloureux pour la jeune femme. Elle a du être convaincue à la fois par son mari et son producteur de faire cette publicité démente. Pris d’un surcroît de rage, il se cambre encore plus en elle : tant qu’à jouir en elle, qu’il lui fasse mal, qu’elle se souvienne. Qu’elle se souvienne de lui. Il se dandine en tirant la langue, il grimace, tiens, tiens, mais autant enfoncer un tuyau dans une motte de beurre, ça fait pratch-pratch vaseusement. Le bruit est agaçant, le lit couine mais pas la femme. Les hauts-parleurs diffusent inlassablement de la musique d’ascenseur, véritables fosses à purin de la mélodie mondiale.
Jack Horner s’est endormi, et ronfle légèrement. Quant au mari, il lit un magazine d’automobiles, avec derniers modèles au banc d’essai. Le jeune stagiaire s’est replongé dans son jeu. L’huissier regarde son chronomètre. Aucune expression sur son visage. Le jeune médecin joue avec un stylo. Un des assistants, petite tête de rat et catogan, se cure le nez.
  Il n’y pas d’autre bruit que le grincement régulier du matelas. Tous semblent attendre que l’homme ait fini. Il s’agite de plus en plus, la jouissance monte.
  Ses yeux accrochent une machine posée sur une table, qu’il n’avait pas remarquée. Il n’a pas de mal à reconnaître l’engin, qu’il a déjà vu dans des fictions à la télévision. Il s’agit d’un défibrillateur, utilisé pour relancer un cœur arrêté par des secousses électriques de très haut voltage. La présence d’un tel instrument le dérange, l’interpelle : que vient-il faire ici ? Mais Déborah Reeves devance toute interrogation : elle souffle, très bas, « continue ». Ses yeux se révulsent soudain, un filet de sang coule du nez de l’actrice.
« C’était à prévoir » dit posément le jeune docteur. « Attendez un instant. Sans bouger » lance-t-il à l’intention de 839, qui s’immobilise, embarrassé du gros corps sous lui. Le praticien s’approche calmement de la star, lui met un peu de coton dans le nez, essuie le sang avec une serviette, passe un peu l’éponge sur le front luisant de sueur, et lui fait avaler un gobelet d’eau. Le regard du médecin croise celui du gang banger, qui se sent désarmé par ces yeux froids.
«  Vous pouvez continuer » dit le docteur.
  839 est désemparé. Il se sent amolli (malgré le Viagra ingéré une heure avant). Et surtout, il n’ose plus continuer avec autant de force qu’auparavant. Peur de faire mal, à présent. Alors il donne de tout petits coups de souris, schliff schliff, tout menus menus. Mais ça ne va pas non plus, c’est grotesque, il ne faut pas se retenir. L’autre ne bouge pas... Il a l’impression de violer une femme dans le coma.
« Grouille-toi petit pédé » John Goat a parlé. « Tu la finis et tu dégages ». Voix sifflante, étonnament aiguë. 839 s’active, cherche à atteindre le point de non-retour. Jute et tire-toi. Dans un sursaut, il arrive à intercepter le regard de sa partenaire. Son visage est beau et défait, elle reste une femme superbe. Dans sa jouissance, l’homme la voit avec l’éclat d’une morte. La fatigue et l’usure de son corps ne lui ont pas encore bouffé le visage. Elles n’arriveront pas à en venir à bout, elles l’encerclent, mais sa tête reste finement ciselée, à l’abri de la transformation en barbaque qui lui affecte le corps. Déborah Reeves a les yeux fermés, elle semble plongée à l’intérieur d’elle-même, absente à ce qui l’entoure, inexpugnable dans un monde où le plus osé des films pornos ne pourra jamais pénétrer. L’homme jouit en 7 grands traits, d’intensité décroissante, progressivement écoeurants.
« Pas trop tôt ». John Goat. « Dégage ».  
839 dépose ses lèvres contre celles de la jeune femme. La langue de l’homme n’arrive pas à passer la barrière des dents, qui ne se décolleront pas. Il détache sa bouche, murmure à son oreille « Merci. » Puis plus bas, pour lui seul : « mon amour ».
L’instant d’après, des bras saisissent 839, le décrochent, le relèvent et le jettent vers la sortie. A poil. Le médecin a juste le temps d’agripper la capote sur le sexe, et la fout à la poubelle. La porte claque. L’homme se retrouve au vestiaire. Il y a d’autres hommes. Ne pas croiser leurs regards, ne pas croiser leurs regards. Tous se rhabillent, la certitude du crime au ventre. Complices de meurtre.
  L’huissier a rajouté une croix sur sa liste.
  Déborah Reeves est ailleurs. Elle reste les yeux ouverts, tournés vers le plafond. Une larme coule dans son oreille.
-          Suivant !
  Un homme rentre dans la pièce. Dans un coin, un compteur à cristaux liquides indique le chiffre : 840.

Le Coïtélépathe [Nosfé]

Ça durait depuis maintenant une heure. A la tribune, toujours le même sous-fifre du parti, qui annonçait point à point ce que la présidente en chef allait étaler au long de son discours nauséabond. Les mêmes idées, les mêmes lieux communs. C'était là bien l'avantage de l'extrême-droite, se disait Marco, que d'avoir un discours tout fait, une grille de lecture facile, à adapter sans nuances aux évolutions de monde. Assis à côté de lui, un couple de retraités. Tout à l'heure, le vieux avait hurlé «Dehors les bougnoules!», comme ça sans raison, alors que tout la salle applaudissait la logorrhée du bonhomme. Marco avait sourit jaune, et avait soudain angoissé à l'idée que toute a salle était pleine de mecs comme ce petit vieux. Et le discours avait repris, attaquant cette fois l'Europe...
Les applaudissements le firent sortir de sa torpeur. Le vice-secrétaire-quelque-chose du parti lâcha le pupitre en annonçant l'arrivée de sa chère leader. Alors, dans un ballet de lumières bleues, blanches et rouges, sous un tonnerre d'applaudissements et une musique saturée, la cinquantenaire blonde arriva sur scène, dans son tailleur sombre, les bras en l'air, croisant son subalterne, tout sourire.
Marco prit alors le sac à dos à ses pieds, quitta son fauteuil et sortit de la grande salle du palais des congrès. Il obliqua dans le hall d'entrée, et, tandis que derrière lui résonnait les première paroles du discours de la blonde, pénétra dans les toilettes.
Il prit soin de bien vérifier qu'il était seul, et il verrouilla la porte. Puis il baissa son pantalon et s'assit sur la cuvette. Au travers des cloisons résonnait la voix amplifiée de la femme politique.
Il sortit alors de son sac à dos une revue pour adultes qu'il avait acheter exprès, le matin même; un magazine porno, «spécial secrétaires coquines» annonçait la couverture en grasses lettres oranges. Se massant un sexe encore mou et timide, il commença à feuilleter le magazine. Les photographies présentait des jeunes femmes en tailleurs, chemisiers ou mini jupes, s'effeuillant dans des décors de bureau vite esquissés, et prenant la pose en plein acte, avec un godemiché, une collègue de travail guère plus farouche, ou un bodybuilder en costard incarnant le patron ou un autre encore, incarnant «un livreur avec un très très gros colis»...
Sa main allait et venait autour de sa verge maintenant tendue, redoublant par instant de vitesse, s'émouvant de la découverte de chaque nouvelle page, de chaque nouvelle image. Les battements de son cœur s'accéléraient, une fine sueur perlait à son front. Il se concentrait sur les photographies, sur leur charge érotique, s'en excitait autant que possible. Il se rendait sourd au monde extérieur, se focalisait sur les corps de papier glacé, sur ces poses scabreuses et grotesques. La sève montait en lui, il le sentait. Alors, serrant plus fort encore son membre, le calottant et le décalottant avec encore plus de violence et de frénésie, il fixa une dernière fois l'image qu'il avait sous les yeux, s'étalant en double-page, la garda en mémoire, et repoussa le magazine. Il ferma les yeux. La petite asiatique en bas-résille qui se faisait prendre par derrière sur la photocopieuse s'afficha dans son esprit. Alors, retenant son éjaculation, il se força à modifier l'image qu'il avait en tête. Il se força à penser à cette femme politique qui était là-bas, sur la scène, à quelques mètres, et dont la voix résonnait encore jusqu'à lui. Il remplaça la jeune asiatique par cette blonde cinquantenaire, l'imagina, elle, dans son tailleur stricte déchiré, sa jupe relevée, se faisant prendre en levrette sur la photocopieuse.
Alors, avec à l'esprit cette image, il jouit.
Il sortit discrètement des toilettes. Comme il s'y attendait, la plus grande agitation régnait dans le palais des congrès, et sa sortie ne se remarqua pas. Passant devant les portes grandes ouvertes de la salle, il saisit le brouhaha ambiant, l'agitation dans l'assistance et sur scène. Des secouristes et des agents de sécurité entouraient la femme politique, assise par terre, visiblement en état de choc, et rouge comme une pivoine. Les médias, le lendemain, rapportèrent un malaise, mais les images vidéos et les témoignages des personnes présentes étaient explicites. Alors que, face à son public, elle se lançait dans sa diatribe habituelle concernant l'immigration clandestine, Elle s'était agrippée, haletante, à son pupitre, se déhanchant tel un chien contre une jambe.
Elle avait eu un orgasme.

lundi 23 juin 2014

Punk's not dead [Nosfé]

C'était un sacré putain de bœuf. A s'en faire saigner les tympans.
Sur ce pauvre assemblage foutraque de planches et de tréteaux qui faisait office de scène, il y avait de la crête et du cuir clouté à gogo. Au moins15 gratteux, et une demi-douzaine de gus qui tapaient comme des sourds sur 3 batteries amalgamées. Pas assez de projos pour tout le monde, et encore moins d'enceintes, mais qui crachaient tout ce qu'elles savaient de bruits saturés et de larsen. Dans la fosse, en bas en face, ça pogotait en mode barbare. Le parfait échauffement pour la baston qui suivrait immanquablement une fois les guitares éteintes.
La bière et le son coulait à flot, ça puait le rance, la boue et la transpiration. La fin de concert parfaite. Le bonheur.
Pour sûr qu'on avait jamais vu ça ici! Le trou de balle du monde en plus moche, que c'était, ce bled! Ici, les indigènes se couchaient et se levaient comme les poules, avec le soleil, et de l'avis de certain, ils en avaient le QI aussi. La zone complète, la mort. Un village du genre à n'avoir rien d'autre à afficher en mairie que les horaire d'ouverture du cimetière. Parce que clamser, voilà bien le seul divertissement qu'on pouvait avoir ici. Au moins, ça leur faisaient une occasion de se rencontrer, aux 3 péquenots qui hantaient les lieux. Il n'y avait rien ni personne, ici. Vous pouviez traverser le village à n'importe quelle heure sans avoir une chance de voir le moindre être vivant. Une ville fantôme de western, en carrément plus craignos. Un mec avait voulu faire un lotissement ici, 10 ans auparavant. Sur toute la rue en cul-de-sac, il avait vendu deux parcelles. Sur l'une, la baraque n'avait jamais été achevé, et l'autre était à vendre depuis que le proprio s'était pendu. Une malédiction, ce coin. Un no man's land, un trou noir civilisationnel, un vortex de déprime.
En spleen, il l'était carrément, le Bertrand. Et déjà bien pété aussi. Il en était au stade 3, celui où il abandonnait la 8,6 et autre houblonnades fortes en canettes métalliques pour se torcher au mélange de vins de la communauté européenne. De celui où le raisin était rallongée avec le pied de vigne, la pisse de vigneron et la dernière vidange du tracteur.
Sa boutanche de Villageoise à la main, il titubait aux abords de la réunion d'excités de la crête, gueulant des insultes enremuglée de vinasse.
C'est qu'il l'avait mal, le Bebert. Mal à en chialer. Tout à l'heure, derrière la scène, au milieu des vapeurs d'échappements des groupes électrogènes qui alimentaient ce bronx en jus, il avait surpris la Cindy en train de se faire sauter par un des groupes. Les As & Dick, que c'était leur nom. Les ceusses qui étaient passé en premier sur scène. Ils la fourraient, chacun leur tour, comme à la chaîne, le quatuor s'astiquant le manche en attendant que le cinquième ait fait son affaire. Et elle était là, jupe relevée, haletante, elle râlait, la tronche collée sur le capot de sa Ford Fiesta, embuant la peinture métallisé.
Bon, c'était une grande fille, Cindy Bazoches, elle faisait ce qu'elle voulait de son cul. En plus c'était elle qui l'avait organisé, ce concert, en partie. Mais voir ça, ça l'avait foutu en rogne, Bertrand. Parce qu'il l'aimait, Cindy. Il était tombé amoureux direct en la voyant. Pas qu'elle avait spécialement l'air d'un mannequin, non. Elle était pas spécialement belle, et pas du genre à passer trois plombe à se peinturlurer la face ou à se faire gerber dans les gogues pour s'épargner de prendre de la brioche. Mais elle était gentille, sympa, elle faisait des trucs, se marrait et picolait comme un mec. Elle avait deux ou trois ans de plus que lui, aussi, et ce côté mature l'attirait.
Et puis elle s'était confiée à lui, une fois. Elle lui avait raconté sa vie, son quotidien. Son vieux qui lui mettait sur la gueule, sa frangine qui avait fuguée pour se refaire une vie toute neuve, à Paname, et qui lui manquait... Elle avait pleurée sur son épaule à la fin de son histoire. Ca l'avait touché, Bertrand, qu'elle lui fasse confiance à lui raconter tout ça, et il se disait qu'il ne se sentirait jamais aussi proche d'une autre gonzesse que ça.
Enfin bref, il l'avait mauvaise. Un sale goût dans la gorge et les tripes qui faisait des nœuds.

Jack C et l'énigmateur [Nosfé]

_Vous êtes arrivé.» affirma le GPS.
Jack stoppa sa camionnette et ne pu s'empêcher de maugréer. L'homme lui avait donné rendez-vous dans un lieu qui ne lui plaisait guère: Certes désert à cette heure de la nuit, cette petite voie sans issue en bord de Seine était cependant beaucoup trop à découvert, et trop proche d'un Paris populaire qui ne dormait jamais. L'homme avait sûrement reconnu cette endroit dans un mauvais film policier et s'était dit que ce serait parfait pour une transaction.
Jack n'aimait pas travailler avec des amateurs. Notamment parce que, inconsciemment, cet amateurisme déteignait sur lui, et il commettait des erreurs.

mercredi 11 juin 2014

Moisson [Gallinacé Ardent]

Les foetus sont plantés en février. Ils dorment en terre, graines humaines attendant leur heure, sommeillant au milieu des lombrics.  
Nous percons la terre en avril : tige encore informe, petite pousse de chair en devenir.
Vers le mois de mai, la coque de nos yeux se déchire. Nous voyons le monde extérieur pour la première fois. Nous en pleurons. Les larmes qui s’échappent de notre cornée se solidifient en chandelles gélatineuses qui battent au ciel.
Vers le mois de juin, nos lèvres se séparent enfin ; alors c’est le babil. L’air bruisse des petits sons que nous émettons avec notre nouvelle bouche. Nous nous soûlons des sons que nous pouvons émettre.
Nous sommes des êtres humains plantés en champ. Nous avons les couleurs de l’été, grillés par le soleil, nourris par la terre, la sève monte le long de nos corps hybrides, mi-végétal, mi-matière humaine.
Juillet voit les avions d’épandage conduits par les robots nous asphyxier de leur pulvérulence. Mais nous sommes heureux : les insectes nuisibles qui nous tourmentaient sont exterminés. La pyrale, qui nous dévorait les yeux avant de s’y installer (plants borgnes, hideux, hideux). Les phlébotomes se régalant de notre chair, arrachant des lambeaux de peau de leurs pinces chitineuses. Les hexonxonx récoltant nos orteils pour leur nid. Mouches volantes, vrombissantes et noires, nous butinant les tétons.
Et à présent, dans la gloire du mois d’août, vient le temps de la moisson.
***
Pour l’heure, nous nous balançons mollement dans la lumière. Le vent nous berce. La lumière du crépuscule nous enrobe.
Nos visages sont multicolores. C’est l’oeuvre du soleil. Ses rayons ont excité notre peau, l’ont réchauffée, altérée, déclenchant des processus chimiques. Nous avons notre parure d’été.
Moi, je me tiens bien droit, les bras ligotés le long du corps. Je me dandine au gré du vent.
ILS sont venus il y a quelques semaines, nous ont drapés de leur couverture de chanvre. ILS veulent nous immobiliser. Sans quoi, nos membres (bras et jambes) auraient fini par pousser. Le poignet arrondi se serait ouvert en une corolle de doigts. Le moignon du pied aurait éclaté en orteils frais. Nous nous serions arraché de notre tige, et nous aurions couru la campagne. Mais ILS sont passés, ILS nous ont figés dans la gangue. Rien ne poussera de notre épaule, de notre bassin. Nous resterons cul-de-jatte manchots, droit comme des i, pousses regroupées dans un immense champ.
A ma gauche, le plant à la peau striée de rouge a les yeux fermés. Le nez s’ouvre et se referme comme une bouche de poisson exposée à l’air. Il a peur. Devant moi, les têtes frissonnent. L’air poudreux et sec nous irrite les yeux. Yeux que nous ne pouvons fermer : béances vitreuses, suintant de larmes.
Les premiers corbeaux, annonciateurs de moisson, arrivent en vol haîlloneux. Ils se mettraient bien sur les épaules, à picorer les joues, gober les nez. Ils rêvent de becs ensanglantés dévorant des visages. Mais nous ne les laissons pas approcher Nous crions avec hargne, et ces exclamations les font fuir en désordre. Mais malheur au plant isolé, à la bouche cousue, trop loin des autres épis : celui-là finira en festin, en gras festin. 
Mille milliers de visages humains colorés, fleurs de peau, se plissent d’angoisse. Les corbeaux annoncent toujours la venue des bêtes métalliques. Nous entendons depuis ce matin le bruit des machines. Il grandit sans cesse, on est passé du bourdonnement de moustique au marteau-piqueur pachydermique. La terre tremble et nous fait claquer des dents (nos chères petites dents de lait, embryons de forme, contre lesquelles viennent taper nos petites langues d’oiseau).
Nous guettons le sommet de la colline. Nous sommes dans une cuvette, nous savons que les machines viendront d’en haut, assourdissantes, sauvages, hachantes.
Le babil inquiet, présent depuis le début, s’amplifie d’un seul coup. Dix mille claquements de langues : alarme, alarme, les moisonneuses-batteuses attaquent. Je crie aussi, et ce cri me monte des profondeurs de la terre, explose dans l’air vrombissant. JE LES AI VUS.
Cinq véhicules, compacts, jetant des regards d’acier, viennent de surgir de l’éminence. Les hommes-robots qui les conduisent les dirigent sur nous. Nous allons être moissonnés, jusqu’au dernier. Nous, les plantes humaines, au visage poupin, gonflé, multicolore, aux yeux exorbités, aux nez plein de morve et de pollen, à la bouche rouge et sensuelle, à la peau verdâtre. Nous sommes mûrs, dressés. Prêts à être fauchés.
Les pales des moissonneuses tourbillonent. Elles atteignent déjà les premiers rangs. Le cri qui jaillit des premiers épis décapités est inhumain. Un hurlement à en faire frémir la colonne vertébrale, à en faire crisser les pierres, le ciel, les nuages, à en crever le crépuscule d’un jet rouge sang. Les corps fauchés éclatent comme des pastèques trop mûres, le visage est nié, réduit en bouillie, la sève sanglante gicle en gorgées, les machines s’en repaissent, derrière l’oeil rouge du robot conducteur les données s’accumulent, simple cessation de vie, coupe coupe, les organes sortent en désordre du cocon du ventre, le champ se met à hurler d’une seule voix, la terre se fend, l’air est en ébullition. Le carnage se rapproche. Déchiquette, déchiquette.
Machines. ILS ont essayés des vendangeurs vivants. Ils ont écumé toute la galaxie pour trouver une race qui ne connaîtrait pas la pitié, qui ne s’enfuirait pas épouvantée en entendant nos cris désespérés. Notre cri sédimentaire, primitif, primordial, lumineux et terrifié, crachant le désir de vivre, souffle expulsé de millions de bouches végétales, qui met en déroute jusqu’aux corbeaux affamés. Alors ils ont pris des robots. Plus de sentiment. Plus de mort. Automatisme. Froideur d’atome, écrous métalliques, neutralité. Mécanisme, mouvement, protocole. 
100 mètres, 50 mètres, 25 mètres... La gueule d’ombre de la moisonneuse roule une immense vague de feuilles et de poix. Le soleil meurt doucement de l’autre côté de la colline. Notre rang n’a plus que quelques instants à vivre.
Je darde un regard écarquillé sur mon voisin tout rouge. Des filets spermatiques de larmes s’agitent de ses yeux, sa bouche est un gouffre d’horreur.
ILS nous consomment. ILS nous utilisent comme matière première. Broyés, nous serons séchés, mélangés à de l’eau, de la levure, pétris, et cuits. Nous deviendrons un petit pain de sang. Un petit pain de sang. Les Ogres interstellaires nous ont assujettis. Nous ont transformés en plantes. Avant nous étions libres de marcher sur la terre des Hommes. Maintenant, nous sommes des épis, moisson fertile, mer ondoyante de cuir chevelus hirsutes, épuisés de soleil.
Encore une poignée de secondes... Poignée impossible à calculer de la main que je n’ai pas. Digne et navré, je lève ma face lunaire et verte vers le firmament. Toutes mes cellules hurlent. Je sens que je m’engloutis dans mon hurlement d’horreur, de sang et d’humus.
La lame attaque ma base. La machine me gobe. Je décolle du sol. Le son meurt sur mes lèvres. Broyeuse mange-monde, mange-suc, mange-chair. Obscurité. Démembrement.

***


Tous les pronostics s’accordent pour dire que cette année sera exceptionnelle pour le petit pain de sang : l’arôme et la texture seront denses et veloutés, avec une petite amertume très particulière. Avec du sucre, c’est très bon pour le quatre heure des enfants. 

dimanche 1 juin 2014

La danseuse de Bâle [Gallinacé Ardent]

La danseuse se tenait debout, les bras écartés, la tête légèrement penchée sur le côté. Cela faisait des heures qu'elle était dans cette position. Sur son visage était peinte une expression absente. De toute évidence, elle n'était pas au monde. Elle attendait on ne sait quoi, comme un oiseau au bord du vide, sur le point de plonger. Ses yeux étaient creux et blancs. On voyait la trace de pupilles qu'un artiste avait dû peindre, il y a longtemps : deux vagues traces bleues. Ses cheveux filasses encadraient un visage neutre, sans traits. Ses lèvres, à la fois fines et froides, étaient collées l'une à l'autre. Sur son corps mince et presque sans formes, une robe de danseuse étoile, un peu mitée, d'un blanc tirant sur le bleu. De longues jambes, et sur des pieds de nacre, des mocassins de danse. Ses jambes étaient croisées, comme si la jeune fille était suspendue dans une figure inachevée. Autour d'elle, le monde se tenait, immobile, vaguement assoupi, paisible, sans le moindre souffle. La danseuse était glacée dans un mouvement qu'elle n'avait pas achevé, un geste qui aurait apporté un peu de chaleur à son environnement. Le monde et la jeune fille se regardaient en chiens de faïence, guettant la première initiative.