C'était
une belle nuit de Noël. Le genre qu'on ne voit qu'à la télévision
dans de niais feuilletons à base de gens heureux et unis dans
l'adversité, de flocons qui virevoltent au souffle d'un doux vent
d'hiver, de nuits calmes sur lesquelles veillent les bons esprits de
l'amour et que regardent les familles dans le confort d'un salon à
la quiétude à peine froissée par le crépitement des bûches
incandescentes dans le foyer (doux foyer) de la cheminée. Une époque
où l'on oublie ce qui nous chagrine, un moment d'intense bonheur à
partager et de pardons à accorder.
Alors
c'est sûr que par le prisme cathodique, le vingt-quatre décembre
est source de joie et de confort. Ne pas gêner, ne surtout pas
choquer ceux qui vont bien même s'il n'est pas interdit de caresser
leur sensibilité en leur rappelant que pendant qu'ils dégustent la
dinde, d'autres crèvent la faim par delà les fenêtres des vastes
demeures synonymes d'abri et de bienveillance. Ceux-là, les
malheureux qui ont faim et froid, on en parle un peu au journal de
vingt heures et l'on montre qu'on s'occupe d'eux. Ou deux plutôt,
parce que sur dix il y en aura huit autres qui resteront cachés,
oubliés. Parce qu'on ne peut pas nourrir tout le monde, parce qu'on
ne le veut pas. Parce qu'il ne faut pas le dire. Ne rien dire, voir
ou entendre qui puisse être mal.
Et
les foyers se remplissent, les débris vivants s'amoncellent aux
portes des accueils de jour comme de nuit, cherchant qui de quoi se
nourrir ou qui de quoi se réchauffer. «Trop de monde, pas assez de
place» se plaindront les travailleurs sociaux dans la presse où sur
les écrans, ceux-là mêmes qui préfèrent rassurer avec les
téléfilms calibrés pour les vacances de Noël.
Quand
on est l'abri, on veut bien se soucier de celui qui n'y est pas mais
bon, qu'est-ce qu'on peut faire ? Le mieux reste donc de s'emparer de
la télécommande et de vite changer de chaînes. Rassurons-nous par
l'ignorance ! Pas de mépris, probablement même pas de lâcheté
mais ce besoin finalement bien humain de ne penser qu'à soi. Tout en
y dormant. Pour les autres, pour ceux-là, ce sera au mieux un
matelas froid qui sent l'urine, au pire un carton. Les moins chanceux
auront droit à un manteau naturel immaculé. Comme un linceul.
