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lundi 17 août 2015

The Zero Game [Diane]

THE ZERO GAME

CIRCUS RAMPAGE

Sur la vidéo de surveillance, Numéro 1, dont le visage était impossible à reconnaître, affichait très clairement son intérêt pour les singes qu’il venait d’abattre froidement sous le chapiteau. Son silencieux à la main, il se penchait sur le premier corps, le dépouillait d’un objet particulier. Et recommençait avec le second. Un par un ils étaient tombés, tétanisés devant son entrée impromptue, théâtrale. Et de belles giclées de sang, jaillissant des corps comme des jets d’eau puissants, arrosèrent le sol où se produisaient les représentations. Ils se sont écroulés comme des marionnettes aux fils violemment sectionnés, avec de la terreur dans leurs grands yeux exorbités, et une brûlure à l’endroit où les balles les avaient traversés. Seulement après avoir regardé sur son portable, Numéro 1 a fait le tour des corps encore chaud, et leur a ôté à chacun leur masque de singe, pour trouver Numéro 16, qui était le troisième abattu, le troisième malchanceux à être tombé, la gorge et la carotide ouverte, laissant le sang se faufiler comme une rivière folle dans son œsophage et sa trachée, remplir ses poumons, ne permettant plus à son cerveau d’être suffisamment irrigué par la même occasion. Numéro 1 fût contraint de lui enlever tout son déguisement de macaque. A l’aide d’une lame qu’il gardait sur lui et qu’il replia rapidement pour la remettre dans la poche intérieure de sa veste. Il trouva un revolver d’un petit calibre dans les sous-vêtements de 16. A force de mener la belle vie, il s’était laissé aller pensa Numéro 1 en souriant. Il trouva le tatouage de sa victime à l’intérieur de sa cuisse droite. Un numéro 16 très petit mais néanmoins bien visible à l’œil nu.
- Et alors vous me dites que vous êtes ? Numéro combien ?
- Je vous l’ai déjà dit Inspecteur G, je suis 42. Regardez bien mon poignet.
            42 montra son poignet droit à l’Inspecteur G, et regarda encore une fois l’écran, le poignet levé, le poing fermé, le coude posé sur la table. Son tatouage, 42 l’avait choisi à cet endroit. Dans des sachets plastiques mis sous scellés, disposés sur la table, les masques de singe portaient encore leurs traces de sang. Mais il avait coagulé, noirci, il était marron foncé. Il n’était plus visuellement aussi choquant que du sang frais sortant d’une blessure. Parfois, le sang sortait très foncé alors que la victime – le numéro – était encore vivante. Cela dépendait des corps, de la biologie de l’individu, de sa santé générale, estimait 42, qui n’était pas médecin.
            - Je ne suis pas médecin, je ne peux pas vous dire. 42 apprécia son reflet dans le moniteur d’un certain âge, lorsque l’image disparut. Il ressemblait à un clochard, sans attaches sociales particulières visibles dans son apparence. Il frémit en pensant à Numéro 1 abattant ces quatre individus dans le cirque. Son intention pure, celle d’un prédateur sur sa proie. Un sang-froid authentiquement démoniaque.
            - Soit répondit Louis, le second Inspecteur, plus jeune, français, brun et élancé, avec cette fraîcheur et cette blancheur de peau un peu ridicules. Vous n’êtes pas grand-chose à part un vagabond, c’est exact ? Il feuilletait un dossier, debout, le dos contre le mur, les manches de sa chemise retroussées, d’un air semi-investi, semi-attentif aux paroles de 42. Son arme de service accrochée à sa ceinture, arme que convoitait énormément 42, sachant qu’il n’était pas simplement menotté, mais également rattaché à la table fixée au sol par une chaine comme cela se faisait dans cette juridiction. Et maintenant qu’il avait vu le massacre du cirque, cela le préoccupait beaucoup.

samedi 9 mai 2015

Goodbye Marty [Diane]

GOODBYE MARTY
You all sat idly by and stared.
If you were forced to eat your own blood
Would you have cared?*

            Willa Wood couru après le ballon rouge qui s’était arrêté en plein milieu de la route, agitant ses belles boucles blondes sur ses épaules. Marty, la border collie de Sam Smith, allongée à l’ombre d’un grand chêne de l’autre côté de la route, en face de la ferme des Wood, dressa la tête et les oreilles, intriguée par les rires de la fillette courant après le ballon. Une action qui se reflétait dans les yeux attentifs de la chienne, bercée jusque-là au seul son des chants de grillons et autres cigales. Elle pressentit immédiatement un sentiment de danger irradiant dans tous ses muscles et ses os. Elle se dressa brusquement sur ses pattes et bondit dans la direction de la route. Sam Smith revenait de sa propre ferme, une glace à la main qu’il savourait avec délectation, lorsque, ébloui par le soleil, son esprit complètement enivré de crème glacé, il distingua devant lui, à une vingtaine de mètres,  sa chienne Marty se dresser brusquement sur ses pattes, et se mettre à courir à toute vitesse vers la route. Le moteur de la voiture était puissant, et la chienne de toutes ses forces poussa la petite Willa de l’autre côté de la route, tandis qu’un déchirant crissement de pneus retentit. Sam Smith sentit son cœur s’arrêter dans sa poitrine lorsqu’il vit voltiger en l’air, avec quelques autres petits morceaux, la patte droite de Marty, encore accrochée à un morceau de cage thoracique. Elle retomba mollement sur la route avec un bruit mouillé de viande ensanglantée. Sam jeta sa glace par terre et couru vers la voiture verte dont le parechoc avant était recouvert de sang.
            La petite Willa était assise sur le rebord de la route, en larmes, son visage recouvert du sang de l’animal. Il y avait des petits morceaux de chair comme des carrés de mousse un peu partout. Le ballon rouge lui-même roulait encore le long de la route, laissant une trace ensanglantée derrière lui. Sortirent de la voiture côté passager une jeune femme blonde en larmes, côté conducteur un jeune homme brun complètement désorienté dont la joue était rougie par la marque d’une main. Horrifiée par ce qui venait de se produire, la jeune femme blonde fit le tour de la voiture et poussa son compagnon en lui hurlant dans les oreilles qu’il avait bien failli tuer une petite fille. Elle l’insulta, l’humilia davantage en visant son manque de virilité et pour finir, lui mit une autre grande gifle, sur l’autre joue, ce qui fit sursauter le jeune Sam déjà tout tremblant d’horreur, venant d’arriver à leur hauteur. L’odeur de caoutchouc brûlé, de goudron chaud frappé par un soleil d’été et d’essence était très forte en plus du ronronnement des grillons accentuaient sa terreur de regarder sous les roues. Elle est peut-être encore vivante se dit Sam dans un dernier souffle d’espoir.
            Il s’approcha lentement du corps désarticulé de sa chienne. En voyant sa patte arrachée et un morceau de sa cage thoracique absent (on lui voyait un morceau de poumon sous le muscle et les côtes), il pensa qu’elle était morte et tout s’écroula à nouveau. Mais Marty commença à gémir les yeux fermés, très faiblement. La surprise de Sam de l’entendre était comme un rayon de soleil perçant une nappe de nuages sombres. Ces pleurs lui rappelèrent ceux qu’elle faisait, par caprice, lorsqu’on ne la laissait pas entrer dans la cuisine, embaumée d’odeurs de nourriture alléchante. Le jeune Sam Smith, le visage rougit par la tristesse, comme suspendu par les pieds au bord d’un précipice, demanda calmement au jeune couple s’ils possédaient une couverture dans leur voiture. La mère de Willa arriva et regarda avec horreur les lieux du drame. Essoufflée, elle souleva sa fille et la serra contre elle et Sam se vit donner par la jeune femme blonde une couverture qu’elle possédait dans le coffre de sa voiture verte. Elle lui dit combien elle était désolée, elle et son petit ami étaient en train de se disputer dans la voiture et ils n’avaient pas vu la petite, ni la chienne. Cette jeune femme elle-même pleurait à chaudes larmes à cause du choc de l’incident qui venait de se produire. A vrai dire, elle était plus bouleversée à présent par la douleur qui émanait comme une onde de chaleur du corps de l’adolescent.

jeudi 29 janvier 2015

A la place du lézard [Diane]

A la Place du Lézard

       C’est au bord du puits, ce matin-là, que j’ai ramassé la boîte de Lemarchand ensanglantée, sur laquelle reposait encore un morceau de chair avec de la peau et des poils de barbe qui ressortaient d’un grain de beauté. C’est là que mon estomac a reçu un coup, comme porté par un poing invisible, et que j’ai vomi dans la pelouse humide, recracher par la gorge l’image que mes yeux venaient d’absorber. Je savais que je devais regarder ce qu’il y avait au fond du puits, qu’il fallait impérativement que je regarde, puisque par son geste Paul me forçait à observer cette chose qu’il avait toujours eu du mal d’accepter, la toute première chose à son sujet que j’avais pourtant trouvée belle…
            - Le morceau de gorge qu’il s’est arraché lui-même ?
            La cicatrice. Sa cicatrice qui recouvrait comme une peau brûlée sa pomme d’Adam. Une marque qu’il avait récoltée des années plus tôt, avant notre rencontre, dans un accident de la route. Il avait été intubé sur les lieux, encore dans la carcasse fumante, en catastrophe. Il avait senti des flots de sang au fond de sa gorge, qu’il avait vomi en partie sur le volant cassé en deux, le reste était allé s’écouler en cascades dans ses poumons. L’image du volant cassé en deux l’avait marqué. A l’hôpital il avait manqué de mourir de peu, il y avait eu infection de son système sanguin. Je ne sais pas trop exactement le terme médical. Il a tout raconté une fois en confiance, parce que j’ai eu le cœur brisé en voyant sa cicatrice. En voyant cette blessure, qui, il était vrai, n’était pas du tout agréable au premier regard.
            - Le cœur brisé ?
            Oui. J’ai eu le cœur brisé à plusieurs reprises avec lui, plusieurs fois par jour. Lors de notre première rencontre par exemple, je l’ai trouvé en larmes contre la porte de son 4X4 noir, je l’ai ramassé dans le grand garage vide. C’était vraiment une période étrange. Un haut responsable de l’entreprise était mort chez lui, piqué par une araignée mortelle extrêmement rare. L’enquête était très ardue et régulièrement des inspecteurs, des policiers, et d’autres gens en noir dont j’ignore la fonction exactement, des officiels, venaient poser des questions sur le personnel. Ils soupçonnaient quelqu’un de l’entreprise d’avoir provoqué la mort du pauvre malheureux, qui était tombé dans un coma pendant trois jours. Paul a longtemps été soupçonné.
            - Il s’est donc passé cette histoire d’araignée mortelle et ensuite vous rencontrez Kozlov dans le garage souterrain, en larmes, contre sa voiture ? Avez-vous fait un lien entre les deux événements ? A-t-il raconté son histoire, son accident immédiatement ?
            C’est un peu plus compliqué que cela. Je n’avais eu que des contacts visuels avec Paul, rien d’autre. Il était un supérieur hiérarchique, qui plus est je travaillais très rarement pour lui et je n’avais absolument pas envie de me faire remarquer pour rien vous comprenez. C’était primordial pour moi de ne pas faire de vagues. Mais cette nuit-là, lorsque je l’ai vu en larmes, les poings rouges sang, et le visage recouvert de griffures, comme si un chat s’était défoulé sur sa face, j’ai senti que je craquais pour lui. Que je me liquéfiais, comme une adolescente. C’était clairement une attirance sexuelle, quelque chose qui me poussait, dans un élan physique, vers quelqu’un d’autre, quelque chose de plus grand, de plus fort que moi.
            - Et ensuite ?
            Je lui ai proposé de l’emmener à l’hôpital, il a refusé en se mouchant comme un enfant. J’ai compris qu’il avait les poings en sang parce qu’il venait de frapper contre un pilier en béton. Alors, spontanément, je ne sais vraiment pas ce qui m’a pris, je l’ai emmené chez moi. Il a tout de suite été d’accord. J’ai soigné ses poings avec de l’alcool et du coton. J’ai mis des bandages, il regardait patiemment dans ma petite cuisine blanche sans aucune personnalité. Je n’ai jamais eu de véritable personnalité vous comprenez…
            - Poursuivez sur ce que vous disiez à propos du cœur brisé… Je ne vous suis pas.
            Alors que je le soignais, il a demandé ce que je pensais de sa grande cicatrice disgracieuse dans son cou. Avec innocence. Son regard planté dans le mien, mais ce que j’ai vu, c’est l’empreinte de son cœur à ce moment-là. Et j’ai senti que je me laissais toucher par ce qu’il avait à offrir et que je ne pouvais rien y faire. Je crois que nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre, dans cette cuisine impersonnelle, immaculée, dans ce très court moment, cette demie-seconde où son cœur s’est laissé voir par le mien. Dans cette pièce ne possédant aucune trace de personnalité humaine. Je n’ai pas répondu à sa question. J’ai senti mon cœur se briser en morceaux, vraiment difficile à retenir, comme lorsque vous ne pouvez plus vous mentir à vous-même, malgré ce désir très fort de changer ce qui est en train d’arriver. Dans un même temps, cela provoquait une tendre et amusée mélancolie. C’était… Je ne m’exprime pas très bien, c’est impossible à retranscrire par des mots, qui plus est en plus vous êtes journaliste. Toutes ces considérations doivent vous paraître à mille lieux de ce que vous attendez de moi.
            - Je suis là pour vous écouter, sur votre histoire, sur ce qui s’est passé. Je ne vous juge pas si c’est ce que vous craignez.
            J’ai touché tendrement sa cicatrice et il s’est laissé faire. Et j’ai souri, parce qu’elle était disgracieuse mais belle à la fois. J’avais très envie de mettre ma langue dessus de toute façon.
            - …
            Pendant des mois ensuite nous n’avons pas pu nous séparer. Il venait tard la nuit chez moi, au travail dans les toilettes et il me prenait. Quel que fût l’endroit, ou le moment, c’était vraiment torride entre nous, plus que sentimental. Les sentiments étaient là mais endormis et s’exprimaient par notre sexualité. Il me disait qu’il m’aimait, que j’étais tout pour lui et dans un même temps ça n’avait pas d’importance puisque c’était en arrière-plan et que notre rapport amoureux était quasi-exclusivement sexuel. Je ne lui disais presque jamais rien parce qu’il y avait dans cette relation quelque chose de l’ordre de la possession. Je ne le comprends que maintenant, avec le recul. Se laisser posséder en quelque sorte par son désir ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait. Il ressentait ce besoin d’évacuer sa femme notamment et ses enfants. De toute façon elle a fini par partir.
            - Et vous ne savez toujours pas ce qu’ils sont devenus ?
            Je l’ai dit dans ma déposition, j’ai raconté ce que j’ai vu ce matin-là. La voiture de son ex-femme était dans l’allée. Elle était venue mais je dormais donc je ne l’ai pas vue, je n’ai pu donc lui adresser la parole. Je pense que les Cénobites ont emporté son corps et ceux de ses enfants, les enfants de Paul, dans leur « monde ». Qui est multiple.
            - En enfer ? Une dimension infernale ?
            Je sais que vous pensez que j’entre volontairement dans le délire de Paul, que je protège son image par une sorte d’aveuglement amoureux, que j’ai caché ses activités criminelles. Je ne peux pas vous forcer à croire ce à quoi j’ai assisté, ce que j’ai de mes propres yeux vu. J’ai été le témoin de portails dimensionnels s’ouvrant dans des murs, invoqués par cette boîte, j’ai vu des êtres sortir de ces portails, prendre plaisir à des massacres et des bains de sang, et à la mise en pièces, morceau par morceau, d’une personne. Et la reconstituer d’une manière qui vous terrifierait. Celui qui possède cette boîte aujourd’hui devrait la jeter dans le plus profond des océans, qu’aucune main n’ait le malheur de trouver sa combinaison pour l’ouvrir.
            - Vous réfutez avoir participé et couvert les six meurtres de Paul Kozlov ?
            Je répète ce que j’ai déjà dit dans ma déposition : Paul était devenu instable au plus haut point et son obsession pour cette boîte grandissante l’a rendu fou. Ce que j’ai toujours dit et clamé sans que personne ne puisse ou ne veuille m’entendre, c’est que pour sauver ma vie, j’ai été obligé de faire ce qu’il me disait de faire. Lorsque j’embrassais sa cicatrice, il n’était pas à l’aise, et parfois me repoussait, en prétextant que ce n’était pas esthétique, que je n’avais pas à faire semblant d’aimer cette marque disgracieuse. Il s’enfermait là-haut à l’étage chez moi, dans la pièce que j’avais aménagée pour être son bureau. Il y restait des journées entières d’affilées, sans prendre de douche, se nourrissant rarement. Et puis il ressortait et semblait « changé ».
            - Changé ? Par ces entités qu’il nommait « les Cénobites » ?
            Il avait fait un pacte avec eux. Mais ils réclamaient des sacrifices, et de la chair. Toujours plus. Paul me disait que c’était pour nous protéger, qu’il ne pouvait pas décider de les repousser, qu’ils étaient les plus forts et qu’ils le voulaient lui. Il voulait qu’ils le guérissent de sa cicatrice dans le cou. Pendant une semaine il était resté enfermé avec des provisions et j’avais ordre de ne pas monter à l’étage et d’aller dans son bureau. Il était passé par des tortures tellement abominables qu’il avait atteint une forme de jouissance et d’état euphorique où il a cru voir le paradis. Mais ils l’avaient fait revenir et reconstitué, avec sa cicatrice, et c’est là qu’ils lui ont demandé des sacrifices, pour montrer sa détermination, à perdre sa marque, qui moi, ne me posait aucun problème.
            - Et vous êtes entré dans son délire consciemment ?
            Je ne pourrai jamais vous convaincre que tout ceci était réel, aussi réel que vous et moi et ce gardien derrière moi, et cette pièce, cette caméra et cet endroit, et cette ville dans laquelle nous nous trouvons. Et au loin par la fenêtre grillagée, des éoliennes, parfois des centrales nucléaires devant lesquelles vous êtes forcément passée en voiture avant de venir ici. Tout ceci est réel, et l’était et le sera encore lorsque demain sera passé. Je ne pourrai jamais vous forcer à me croire. Donc ma réponse à votre question est non. Je ne suis pas entré dans son délire. Il n’y avait pas de délire. Il n’y avait que la réalité, Paul, moi, enfermés dans cette maison de malheur. Et ces démons, comme lui les nommait.
            - (…)
            Paul a commencé à tuer des animaux avant de s’attaquer à des hommes qu’il allait draguer dans des bars gay. Les cénobites disaient que le sang des humains était meilleur que le sang des animaux, et que tout particulièrement le sang des hommes était plus fort que celui des femmes, mais Paul pensait que c’était juste un énième jeu pervers de leur part. Un matin, une terrible odeur de sang, lourde, métallique, m’a tirée de mon sommeil, alors que je dormais dans le salon. Cette odeur embaumante provenait de la cuisine. A cette époque la maison semblait partir en décrépitude entièrement, et la poussière et la saleté s’accumulaient partout.  J’ai vu Paul, dans la cuisine, nu sous un tablier imbibé d’un liquide marron foncé. Il était maculé de sang sur le visage, et sur la table de découpage gisait le cadavre d’un chat roux ouvert du thorax jusqu’aux flancs, vidé, nettoyé impeccablement. De l’autre côté il y avait, alignées, les têtes de plusieurs gros chiens, bergers allemands, rottweilers, et celle d’un homme, le visage tourné vers le mur. Dans la marmite bouillait des têtes de chats par dizaines. Dans l’évier rempli à ras-bord, des organes flottaient, des reins, des cœurs, des morceaux de foie, des tripes. L’odeur était insoutenable, elle vous cisaillait le diaphragme avec violence. Paul avait les yeux entièrement révulsés et grognait comme un animal d’une voix anormalement grave. Brusquement il s’est jeté sur moi avec son hachoir à la main, je l’ai repoussé d’un coup de défense dans la gorge, sur sa cicatrice. Nous sommes tombés tous les deux, moi d’un côté contre la porte, le poignet cassé, et Paul de l’autre côté. Il a glissé, pieds nus ensanglantés. Ses yeux sont redevenus normaux, comme s’il se réveillait d’un terrible cauchemar. Et il a jeté son hachoir par terre, en voyant la terreur dans mes yeux, une terreur qu’il m’inspirait réellement pour la toute première fois depuis notre rencontre.
            - Avant, vous ne parliez pas beaucoup c’est bien ça ?
            Paul avait une façon bien personnelle de me dire, à propos de mon silence, de ma réserve, cette timidité qui était dans ma personnalité et qui était maladive, il me disait que pour me desserrer les dents, il devait y aller au pied de biche. Comme si mon silence était le paravent à d’indiscutables actes criminels commis par le flux de mes pensées. Il riait toujours après cette petite sortie narquoise sur la façon de me faire parler. Il me disait également que c’était excessivement féminin, cette attitude, cette soumission. Sans dire plus si cela lui plaisait ou pas mais cela sonnait comme un préjudice. Je pense que c’était les deux à la fois. Dans le fond, il détestait ne pas savoir ce que je pensais, contrôler ce que je pensais car dans son monde, dans son travail particulièrement, tout était entièrement voué à contrôler la pensée des personnes, des groupes. Et moi, il ne savait pas, je restais un mystère, comme il me l’a posé plus d’une fois. Cela lui plaisait dans un même temps, cela mettait en marche son moteur assoiffé du carburant du chercheur. Il avait les deux sentiments contradictoires à ce sujet. La violence était parfois la seule réponse possible à ce paradoxe.
            - Et vous acceptiez cela ? C’est cela qui vous a conduit à cacher ses meurtres ?
            Je n’ai pas eu le choix. Un soir, dehors à la porte du garage, il a montré ce qu’il cachait dans son coffre, pour que je l’aide à le transporter à l’intérieur. C’était un homme bâillonné, avec une large plaie ensanglantée sur le crâne, son cuir chevelu scalpé, replié sur une partie de l’oreille. On voyait un morceau du crâne, bien blanc. Il y avait du sang partout dans le coffre de la voiture, les blessures au cuir chevelu ne pardonnent jamais. J’ai cette expérience de cela à présent, croyez-le ou non je préférerais ne pas l’avoir. Nous l’avons transporté dans le bureau, non sans mal. Paul m’a dit qu’il n’en avait pas pour longtemps. J’ai dû sortir de la maison sous son autorité, ce soir-là pour voir les premiers flocons de l’hiver tomber, assis dans le jardin près du puits, tandis que j’imaginais ce qui se déroulait là-haut à l’étage, par la fenêtre dont les volets étaient de tout temps fermés.
            - (…)
            Je sais aujourd’hui qu’il vidait de leur substance vitale les êtres et leurs corps pour le compte des Cénobites. Son corps et son âme possédaient des blessures qu’il devait régénérer pour en quelque sorte « les transvaser ». Je sais, le mot est malheureux, mais c’est ce qu’il me disait. J’étais donc là ce soir-là sur le vieux banc qui semblait contempler pathétiquement ce jardin jamais entretenu, recouvert de mauvaises herbes et j’ai vu un lézard, un petit lézard gris foncé, avec des points ocre sur ses flancs. Les yeux jaunes grands ouverts. Il avançait lentement, explorait la zone vide, et en me focalisant sur lui, sur sa respiration visible par ses flancs qui se gonflaient et s’écrasaient dans un mouvement de va et viens incessant, pendant quelques précieuses secondes j’ai pu oublier la tension dans ma poitrine et dans ma nuque, relâcher cette chose à laquelle je tenais tant et j’ai également pu mettre de côté ce qui se passait dans la chambre à l’étage. Le lézard s’est enfuit à toute vitesse lorsqu’il a remarqué que j’étais entré dans son souffle, et tout m’est retombé sur le dos, comme une chape de plomb bouillante. Je n’ai même pas eu la force de pleurer.
            Cette nuit-là il est apparu à la porte-fenêtre de la cuisine quelques heures plus tard, douché et propre, et comme si de rien n’était, il m’a dit de rentrer. Son visage n’était pas totalement satisfait, le sacrifice ne s’était pas passé comme il aurait voulu, je l’ai senti. J’ai ressenti qu’il me cachait quelque chose. Avant l’heure du coucher, il est venu m’embrasser sur le front avant de remonter dans son antre. Dans le salon en bas qui était devenu ma chambre, allongé dans mon lit d’infortune, j’ai regardé de longues minutes les ombres des arbres sur le plafond et le mur d’en face, s’agiter dans ce même mouvement inlassable, répétitif, incoercible, de la respiration du lézard quelques heures plus tôt, respiration que j’avais eu l’illusion de ressentir à travers son minuscule corps de reptile. Et puis les ombres m’ont fait dormir malgré moi, sans que je ne décide quoi que ce soit dans cette histoire.
            J’ai rêvé de montagnes enneigées dérivantes sur des torrents de boue. J’ai survolé des étendues immenses de terres, tellement vastes qu’elles auraient pu contenir plusieurs océans. Mais de là où j’étais, je voyais l’étendue comme j’aurais vu l’étendue de l’intérieur de la cage thoracique ouverte d’un lézard. Tué par un corbeau. Tout était proche et clair, l’évidence même. Et la boue s’est transformée en lave. Et des volcans gigantesques, éteints, puis en éveil, sont sortis de ces étendues plates et stériles. Et des cadavres de géants semblaient se transformer en de nouvelles montagnes sur les anciennes qui dépérissaient. Des milliards d’années en une fraction de seconde devant mes yeux. Et au pied d’un cratère énorme, crachant des geysers de lave menaçante et de cendres sublimes, se tenait debout un Cénobite particulier, habillé d’un cuir noir étrange. Cette entité était celle qui commandait aux autres, le visage horriblement balafré de cicatrices rouges, avec des épingles et des clous lui sortant de toute sa tête chauve. Ses yeux noirs vides et froids se sont posés sur moi et il a tendu son bras pour montrer la peau ensanglantée du visage de Paul qu’il tenait du bout de deux doigts avec élégance et ostentation. Il a posé une question particulière dans ce rêve :
            - Laquelle ?
            Il a demandé : « veux-tu également goûter le gras dans les parties basses de son visage ». Et je me suis réveillé en sursaut. J’avais la sensation que quelqu’un m’avait mis un morceau de foie de poulet crû dans la bouche et que ma gueule de bois était médicamenteuse. Terrible.
            - Racontez-moi, une dernière fois, ce qui est arrivé à Paul Kozlov ce matin-là.
            J’ai fouillé la maison il n’était nulle part. Dans sa chambre en haut, celle des sacrifices aux Cénobites, je n’ai trouvé que des instruments et une énorme flaque de sang coagulée sur le sol. Mais devant la maison était garée la voiture de son ex-femme, étrangement. Comme je vous l’ai dit, et comme je l’ai déjà dit à tout le monde, c’est au bord du puits, ce matin-là, que j’ai ramassé la boîte de Lemarchand ensanglantée, boîte qu’il gardait jalousement enfermée dans son coffre dans sa chambre personnelle. Sur cette boîte reposait encore un morceau de chair avec de la peau, avec des poils de barbe qui ressortaient d’un grain de beauté. C’était un morceau de la gorge de Paul. Il y avait un bout de larynx par terre juste à côté, et sur le rebord du puits, la trace d’une main ensanglantée. Je n’ai pas vu tout de suite mais du tissu organique gras suintait de la boîte également. C’est là que mon estomac a reçu un coup et que j’ai dû me retourner rapidement pour rendre dans la pelouse humide pour éviter de me faire dessus. Si la boîte se trouvait au bord du puits, je savais que je devais regarder ce qu’il y avait au fond du puits, qu’il fallait absolument que je regarde, puisque par son geste Paul me forçait à observer cette chose qu’il avait toujours eu du mal d’accepter, la toute première chose à son sujet que j’avais pourtant trouvée belle…
            La cicatrice sur sa gorge. Il s’était arraché une grosse portion de la gorge avec un couteau de cuisine pour arracher cette chose qu’il voyait comme une disgrâce, mais qui à mes yeux faisait pourtant tout l’intérêt de sa différence. Mais pour Paul, mon regard sur sa possibilité d’être un homme bien n’avait jamais réellement compté. Jamais réellement. Il avait jeté ce morceau de viande dans le puits. Ensuite il avait fait quelques pas dans les mauvaises herbes, et assis à la table de jardin, de là où la veille j’avais pu observer ce lézard et les premiers flocons de neige tomber il s’était complètement pelé et massacré le visage lui-même, grossièrement. Mais la peau de sa face, épaisse, était délicatement étalée sur la table en plastique blanc. Du gras, des nerfs, du muscle, du sang et des yeux comme exorbités vides de toute force vitale. Il était devenu une énorme bouillie rouge, dégoulinant d’autres substances gluantes dont j’ignorais même l’existence dans un corps humain. Je vous épargne cette odeur indescriptible qui vous rappelle ô combien un corps est avant tout autre chose, un objet fait d’une matière particulière. Voilà ce qui s’est exactement passé, et comme j’avais beaucoup vomi juste avant, je n’avais plus rien à purger. Je me sentais relâché, vidé de toute énergie, et rempli de compassion, à la fois pour Paul, que j’avais aimé, la situation, absurde et horrible, et moi-même. Je n’avais pas plus de personnalité après tout ce chemin particulier, de souffrance et d’abominable. Je me suis assis à côté de lui – pour ne pas le laisser seul même s’il était mort, pendant un temps indéterminé, possiblement plusieurs heures, m’habituant à son cadavre assis sans visage. Avec le recul aujourd’hui, avec la boîte de Lemarchand dans les mains, l’unique chose qui me tenait réellement compagnie était ce qui accompagnait le lézard. Un long, doux, pénible, incertain, complet, pathétique, exaltant, horrible, apaisant silence.

vendredi 22 août 2014

Le Petit Nocturne [Diane]

LE PETIT NOCTURNE

Si on parlait avec eux, on découvrirait sans doute que chez les chiens eux-mêmes il y a, sous leur forme canine, les déviances pathologiques du manque, de l’adoration, de la possessivité, voire de l’amour. Ce besoin. Cette maladie mentale. Est-ce que ça s’arrête un jour ?
Philip Roth, La Bête qui meurt


EXTRAITS DU GRAND LAMENTO PETIT NOCTURNE

            Faire l’amour (ou avoir un rapport sexuel) avec cet homme bleu était une expérience purement spirituelle, intégralement ressentie dans l’esprit et le corps, racontait-elle d’une voix tremblotante à son analyste. Son regard amer se posa sur le grand poster de Saturne accrochée sur le mur blanc. Cette photo était devenue célèbre pour avoir été la toute première image de Saturne prise depuis Titan. C’est dix milliard de fois la charge de plaisir que l’on peut prendre avec un homme de la Terre, même le plus sensuel ou le plus performant ajouta Adèle, d’une voix monotone. Elle soupira à cet instant en entrecroisant ses doigts, les mains jointes, comme pour signifier sa frustration, de ne pas avoir de mots justes pour expliquer avec exactitude, ce qu’elle ressentait véritablement. Lorsqu’elle était avec lui, l’homme bleu, son amant. Devant le miroir de sa salle de bains, elle pleurait régulièrement le visage rougit par la honte et son sexe dévoré par le désir d’être rempli à nouveau par son énergie extraterrestre si intense, comme une vague de glace qui procurerait un bien-être indescriptible.
            Judith ouvrit les yeux, se réveillant d’un sommeil peu efficace, sortie d’un rêve à la narration pauvre (elle faisait des courses dans un supermarché dans lequel des hordes de chiens déféquaient et copulaient dans tous les sens sans que personne ne s’en offusque. Le rêve finissait alors que des gens commençaient à paniquer parce qu’il n’y avait pas de sortie, tandis que le sol était jonché de saletés diverses qu’ils ignoraient complètement). Elle se gratta derrière l’oreille, nue dans son lit, s’étira comme un chat, et regarda l’heure. Son jeu habituel démarra : « il faut que je me lève. Lève-toi. Allez. Tu peux y arriver. Tu vas y arriver. Tu y arrives déjà. Tu y es déjà arrivée. C’est comme ça qu’on fait. Regarde.» De la main droite elle commençait à se doigter sérieusement, de la gauche, pris son portable sur sa table de chevet pour regarder ses nouveaux messages reçus pendant la nuit. La figurine d’un petit alien en plastique vert aux multiples yeux exorbités, posée sur sa commode Ikea attira son attention, et elle arrêta immédiatement de se masturber. C’était son petit frère qui l’avait oublié à sa dernière visite. Un élan irrépressible l’obligea à se lever, malgré elle. Elle eut l’impression de lever une masse de plusieurs tonnes, alors que ses côtes étaient saillantes, vue le poids conséquent qu’elle avait perdu en quelques semaines.
            Les êtres bleus venus de Sirius ne s’attachaient pas aux humains, comme leurs partenaires humains s’attachaient toujours à eux, surtout après une expérience sexuelle complète. Il n’y a jamais pénétration avec cet être bleu, dit Adèle à une amie curieuse un jour, et pourtant c’est comme si j’étais pénétrée… par plusieurs hommes à la fois. Entièrement, entièrement, et plus fort. Sans douleurs. Elle insista véritablement sur ce mot, «entièrement », le répétant d’une manière un peu obsessionnelle, en expliquant que c’était important que son amie comprenne. L’analyste lui avait conseillé de couper les ponts avec cet être qui était visiblement d’énergie masculine. Adèle lui avait répondu en souriant nerveusement, une flamme d’hystérie dans les yeux : « comment faites-vous rupture avec un individu qui peut se matérialiser à n’importe quel moment de la journée dans votre chambre, même simplement pour passer quelques minutes en coup de vent ? »
            Plus tard, elle regarda son calendrier sur son portable et y inscrivit la date de son prochain rendez-vous. Puis les années affichées dans le calendrier défilèrent : 2122, 2123, 2124, 2125, elle compta encore trois années, pour observer que cela faisait sept ans qu’elle était en analyse. Elle regarda au coin de la rue l’androïde policier aux yeux lumineux qui aidait les enfants à traverser, et retenait ses larmes tellement elle se sentait ridicule et avait envie d’arrêter, encore une fois, son analyse qui ne la menait nulle part depuis son divorce. C’était une sourde évidence.
            Des rumeurs circulaient, sur la volonté des extraterrestres de mélanger leur héritage génétique avec le nôtre. Ces rumeurs étaient parfaitement démenties par La Grande Sphère, source unique d’autorité politique pour les humains. La Grande Sphère précisait que l’évolution de l’Univers avait appelée à la rencontre entre espèces, issues de tous les coins de l’Espace-Temps sur notre Terre, qui avait bien des noms différents selon la race extraterrestre. Peu d’humains comprenaient le jargon utilisé par La Grande Sphère, souvent accusée de garder un contrôle mental abusif sur la population mondiale par quelques races extraterrestres pacifistes refusant, notamment, toutes interactions sexuelles avec les humains.   
            Il marchait dans le champ de blé. Il y avait à quelques mètres devant une voie ferrée. Elle marchait derrière lui en tenant un coquelicot. Le soleil se couchait, il n’y avait que le bruit d’un vent léger et chaud dans les feuillages des arbres, dans le blé, dans les hautes herbes. Quelques cigales, quelques criquets. Elle portait sa robe bleue avec de petites fleurs roses et blanches qu’il aimait tant. Elle avait une arme accrochée à la cuisse et attendait son moment, en se disant, que, cette fois encore, elle n’allait pas y arriver. Qu’elle aurait mieux fait de le baiser là à la place, comme elle avait si bien su en baiser des tas d’autres avant lui. Lui, si on ne lui mettait pas un doigt dans l’anus avant, il ne bandait plus. Sa jeunesse perdue.
            L’arrivée des extraterrestres de tous les points de l’univers changea socialement, avec radicalité, la sexualité des êtres humains, y compris dans leurs rapports entre eux. Les Lyriens ou encore ceux de Vega, les grands blonds, étaient les plus attirants du point de vue des hommes et des femmes de la Terre, parce qu’ils ressemblaient à de grands êtres humains magnifiés, parfaits. Ils avouèrent d’ailleurs s’être fait passer pour des anges, ou des mages, dans les temps antiques de l’humanité. Tous les extraterrestres n’acceptaient pas toujours les propositions sexuelles qui leur étaient faites. Mais certains en étaient les instigateurs. Ainsi, des rumeurs de partouzes dégénérées sont nées, en particulier dans la communauté qui fréquentait les êtres venus d’Orion et de la constellation du Cygne. Avant leur arrivée, la sexualité humaine ne se résumait plus qu’à une expression animale qui avait perdu de sa place centrale dans l’existence morale humaine. Après la grande tribulation décrite dans Le Grand Lamento des Sages Survivants, ce qui restait d’hommes et de femmes de la Terre s’était profondément désintéressé de toutes choses, en particulier de tout ce qui demandait l’effort d’un contact social, sentimental et/ou bien entendu physique. Les survivants, ceux qui n’avaient pas atteint un état de sagesse, avant l’arrivée des êtres venus de tous les points de l’Univers, attendaient « leur tour » comme un bon nombre d’entre d’eux le disait avec un cynisme mou et effacé. Avant l’arrivée des extraterrestres, il n’y avait plus rien à vivre comme si le temps s’était brusquement arrêté. Pour toi, pour moi. Pour nous tous.
            Judith descendit les marches en agitant sa jupe non repassée, elle en avait bien conscience. C’est là qu’elle le vit, encore. Ce type, à l’air slovaque. Qui devant la porte de sa voisine, Madame Fringus, une dame âgée, se branlait en grognant un peu. Il cacha son sexe en regardant Judith en coin, elle passa lentement derrière lui, le scrutant avec insistance, respirant son odeur de sueur prononcée, puis quelques étages plus bas, elle entendit à nouveau le bruit spécifique de la masturbation qui reprit, de la main qui agite le pénis, les doigts l’encerclant, ouvrant complètement le prépuce pour offrir le gland à l’extérieur, et tout cela très vite, avec quelques effets rauques de la voix d’un homme logiquement essoufflé, surtout quand il arrive au bout de cette course qui fera de lui un perdant complètement vidé, quoiqu’il arrive. Quoiqu’il puisse s’imaginer.
            Avoir une relation sexuelle avec un extraterrestre, donnait la sensation, enfin, d’appartenir à quelqu’un. Adèle n’avait plus ça avec un homme de son origine terrestre, et personne n’avait plus cela non plus avec une femme de la Terre, ni de lui appartenir, ni de l’avoir pour soi. Plus rien n’appartenait à plus personne.
            Ce qui était excitant pour certaines femmes et certains homosexuels, c’était la quantité de sperme produite par chaque éjaculation des Grands Blonds. On aurait pu remplir facilement la moitié d’une bouteille de coca avec. Même s’ils acceptaient rarement un rapport sexuel, spirituellement trop élevés pour la plupart d’entre eux, et donc, logiquement, peu concernés par les travers de la chair. Ce qui était également vrai, c’était que leur sperme ne pouvait, en aucune circonstance, être porteur de virus ou de maladies.

jeudi 15 mai 2014

Le Chemin de la Vallée inondée [Diane]

Le Chemin de la Vallée inondée

« J’ai comme la sensation que… que quelque chose s’effondre à l’intérieur de moi. »

I
      Marina Kozlov se réveilla doucement de sa sieste dans la petite chambre bleue. La lumière s’alluma progressivement, montant en intensité avec douceur, afin que ses yeux puissent s’habituer. Recouverte d’une couverture rouge, elle laissa tomber le livre sur l’histoire du 22ème siècle qu’elle était en train de lire. Elle démêla ses cheveux pour se débrancher et une fois levée, non sans vertiges, regarda dans le grand écran les rêves enregistrés qu’elle avait faits. Elle sourit en voyant des montagnes de fraises délicieuses à perte de vue. Marina se souvenait toujours de ses rêves, les images qui défilaient sur l’écran n’étaient pas une surprise pour elle.
            Elle décida d’enregistrer ce rêve en particulier, parce qu’il lui ouvrait l’appétit et qu’elle le trouvait amusant et attendrissant.
            Arrivée dans la cuisine, un androïde  avec une voix masculine lui demanda placidement si elle voulait une tasse de thé. Elle accepta en s’étirant devant la porte-fenêtre grande ouverte sur le jardin.
            - Il fait si beau aujourd’hui, cette lumière… Cela faisait longtemps.
            - Oui madame répondit l’androïde en s’occupant du thé.
            Elle le regarda un instant, lui fit un sourire qu’il ne pouvait lui renvoyer. Son visage humain de plastique étant toujours figé sur une expression de contentement intérieur qui semblait éternelle.
            - Où est John ?
            - A l’extérieur Madame.
            - Avec George ?
            - Oui Madame.

dimanche 23 février 2014

L’Enfance des comptes [Diane]



L’Enfance des comptes
PETIT Conte pour enfants et adultes

            Il était une fois l’enfant qui jouait au bord de la plage, matin, midi et soir. Il ramassait des galets les matinées brumeuses, des coquillages les après-midis pluvieuses, et du sable étincelant sous la lumière des pleines lunes quotidiennes. Il vivait dans une grotte, dans le sein de la falaise. Lorsque le ciel virait au jaune, et que la pluie tournait à cette couleur, il se réfugiait rapidement, car il savait d’expérience que la pluie jaune brûlait la peau, plus vite et plus fort que tout le sel de l’océan ne pouvait le faire avec le vent et le contact prolongé avec l’eau. Les cicatrices sur sa nuque et ses joues étaient là pour en témoigner. Parfois, ces cicatrices devenaient sensibles, et cela faisait pleurer l’enfant, seul dans sa grotte humide et sombre, avec pour seule compagnie un plafond parsemé de pierres étincelantes, qui tentaient de copier la nature et le visage même du ciel nocturne.
           
            L’enfant regardait pendant des heures les fausses étoiles, parce qu’elles étaient irrésistibles, qu’elles attiraient toute son attention et qu’il n’y avait qu’elles.
           
            Pour occuper ses journées, l’enfant dessinait des hippocampes géants dans le sable de la plage. Pour ce faire, il utilisait un bâton avec une pierre taillée au bout, étincelante comme l’intérieur de sa grotte. La pierre était attachée au bout de bois avec du cartilage de poisson tressé. Comme l’on peut s’en douter, il n’avait pas de mots pour décrire les hippocampes, lui. Ces traits, ces courbes et ces formes dans le sable étaient décorés de coquillages et de galets. Ses œuvres se terminaient lorsqu’il montait sur la falaise, pour les voir de haut, dans un ensemble, chose qu’il ne pouvait faire sur place. Avec son bâton toujours à la main, comme un marcheur soucieux de son point d’appui. En hauteur, ce qu’il voyait tout en bas le faisait sourire. Ces sillons maladroits mais ingénieux lui donnaient une sensation étrange de satisfaction. C’était un sentiment de contentement, car chaque soir, les vagues montaient, effaçaient jusqu’au dernier trait, et cela lui donnait l’envie de pleurer. Alors il recommençait chaque jour à dessiner dans le sable avec le bout de son bâton, et le lendemain aussi, et le surlendemain aussi. Et les vagues recommençaient toujours à monter, et à tout effacer, pour laisser de nouveau, une surface lisse, sans aucune marque. Et l’envie de pleurer, au fur et à mesure, ne devenait qu’un lointain souvenir, dépassée par l’envie de recommencer mieux, plus grand, et plus fort.
            Chaque matin, l’océan, dans sa grande générosité, donnait avec l’attention d’un père, un panier rempli de poisson frais posé devant l’entrée de la grotte qui servait de maison à l’enfant. Il remerciait ce père d’un grand cri vers le large, car chaque panier lui permettait de subsister pendant deux semaines.
            Il allumait un feu et grillait les poissons morts entre deux feuilles récupérées dans la forêt tout en haut de la falaise. Parfois, il ajoutait quelques champignons, ou quelques insectes à la carapace noire qui croustillait sous la dent. L’enfant aimait particulièrement le goût de viande qui se libérait alors du jus qui en jaillissait. Avant de cuire ces insectes, il prenait soin d’arracher une à une leurs petites pattes.

dimanche 17 novembre 2013

Egoland [Diane]

Il y a toujours mille soleils à l’envers des nuages.
Proverbe Hindou.

            Samedi je rencontre Frederick, cette légende de producteur venu des bas quartiers, je lui annonce la couleur directement. Je lui dis avec un aplomb qui me fait peur : « je suis scénariste » et il sourit, me dévoilant ses dents aussi blanches que celles d’un pasteur évangéliste. Pendant que je serre sa main toute moite et squelettique, terminée par des doigts aux ongles oblongs et bombés, je vois dans ses petits yeux noirs qu’il s’imagine que « jeune femme scénariste » signifie obligatoirement que j’ai taillé des pipes à tire larigot, si possible à genoux pour bien rappeler le cliché, à tous les réalisateurs, producteurs et exécutifs croisés sur mon petit bout de chemin. Je me sens curieusement indignée par cette pensée qui visiblement l’anime dans l’intensité de ses yeux de goule, mais très rapidement je m’apaise car tout le monde sait que Frederick a l’habitude de sodomiser des adolescentes, pour la plupart consentantes. Il paraît qu’il se travestit lorsqu’il les prend, des rumeurs courent : il serait simplement vêtu de talons aiguilles rouges et d’un maquillage à la Marilyn. Je vois aussi dans son regard qu’il se dit que je suis très certainement lesbienne et que j’essaie de le cacher par honte, ou par pudeur. Autrement dit dans son monde et système de valeurs : je ne suis rien. Et ne deviendrai jamais personne dans le métier.  
            Pourtant, dans cette soirée, je ne suis pas la seule négligeable. Telle actrice révélée dans la dernière sitcom à succès joue à la rigolote, super proche de son personnage. Telle actrice débutante et prometteuse porte son t-shirt Mickey Mouse délabré, une flûte de champagne à la main. Sa carrière a commencé dans des slashers, plus ou moins téléchargés sur le net avant leur sortie en salles. Elle m’énerve sur l’instant parce que tous les regards sont portés sur elle, deux mecs essaient de la brancher. Ils veulent en faire quelque chose qu’elle n’est pas, alors que je connais le scénariste du slasher qui l’a révélée comme Scream Queen. Et lui, il crève la dalle. Du moins, c’est ce qu’il prétend. D’ailleurs comme j’ai refusé de coucher avec lui, il a lancé une rumeur, comme quoi j’étais exclusivement homosexuelle, une irréductible, ce qui est plutôt accepté voire encouragé en apparence, à condition que cela ne soit pas trop voyant et que cela ne se discute pas. J’ai été choquée de découvrir le conservatisme dans ce milieu pourtant propice à toutes les libertés les plus outrageuses. Pourquoi faudrait-il en parler d’ailleurs ? Je ne suis même pas lesbienne. Ils croient ce qu’ils veulent. Bref. Après deux flûtes de champagne, je me retrouve dehors à attendre, toute seule, agrippée à mon portable, le taxi qui n’en finit pas d’arriver. Ils sortent tous plus ou moins ivres, ils sont scénaristes comme moi, acteurs, producteurs, ou ils postent des vidéos sur internet, et certains sont venus à cette soirée alors qu’ils ne font même pas partie du milieu du tout. L’un d’eux, un grand brun sec, chauve, à la barbe longue comme un gourou mystique, en jeans sales, chemise jaune délavée et sandalettes avec chaussettes très blanches, vient se mettre à côté de moi et me demande si je pourrais partager mon taxi. Je lui réponds gentiment que non, cela ne va, en aucun cas, être possible. Ses yeux de fous s’illuminent comme si j’avais appuyé sur un interrupteur quelque part. Il me dit : « ah bon », visiblement déçu et s’éloigne en me souhaitant une bonne nuit. Il ajoute une dernière chose juste avant que l’on se quitte : je ferais mieux de dormir nue ce soir, la chaleur sera étouffante vers 3 heures du matin. Bizarrement il a disparu dans un buisson, dans le noir et j’ai eu la sensation d’avoir rêvé tout cela dix minutes plus tard, quand mon taxi mexicain est arrivé et que j’avais très envie de faire pipi, à tel point que j’ai failli lui demander de s’arrêter pour faire directement sur le trottoir en plein boulevard, devant les putes, les flics, et leurs clients respectifs.

jeudi 22 août 2013

Sarasvatî [Diane]

Car vous avez un but : une personne près de qui vous asseoir, ou peut-être une idée, ou votre propre beauté peut-être… Vos jours et vos heures passent comme passent les paysages de branches d’arbres et de mousses des forêts aux yeux du chien de chasse qui galope sur une piste. Mais moi, je ne m’attache à aucune piste, et il n’y a pas de corps que je puisse poursuivre ainsi. Et je suis sans visage.
                                                                                                                      Virginia Woolf, Les Vagues

Sarasvatî

         - Et après la fin du monde, que s’est-il passé ?
         Le Professeur posa ses instruments ensanglantés un instant, feignant de vouloir mûrir la réponse la plus satisfaisante possible.
         - C’est très simple dit-il en faisant la moue pour marquer une pause. Les Hommes de cette époque ont poursuivi encore et encore leurs œuvres, jusqu’au jour où ils ont assimilé suffisamment de connaissances pour comprendre, pour admettre, que leurs corps avaient transmué dans leurs molécules les plus infiniment petites. Tu sais ce que cela signifie n’est-ce pas ?
         - Oui dit Sara les mains fébriles, transportant un cerveau humain dans un bol en céramique.
         - Bien sûr, ajouta le Professeur en reprenant l’ablation du cœur de son sujet, le cadavre d’un petit garçon, ce fût bien après la Grande Guerre de Mars, contre ceux qu’ils prenaient pour de demi-dieux. A cette époque, l’être humain était à un carrefour magistral de son évolution. L’humanité entière a découvert qu’après tant de siècles derrière elle, et autant de dégât qui aurait pu être aussi facilement contourné, elle n’avait plus besoin de nourriture, de sommeil, de sexualité ou de stimulus émotionnel pour vivre et qu’elle pouvait résister à la mort si tel était son désir.
         Sara s’assit sur sa chaise pour commencer la dissection du bras gauche de son sujet, le cadavre d’un homme d’une quarantaine d’années.
         - Comment ont-ils réagi à la sensation de leurs corps transcendés ?
         En pesant le cœur de l’enfant, le Professeur répondit à son élève sans même la regarder :
         - Tous ils sont devenus fous. Jusqu’au dernier. Et donc nous voici, survivants de ce grand et pathétique marasme que nous avons finalement transcendé. Bien, plus de questions à présent Sara. La récréation fût agréable, à présent retourne à ton travail. Attrape donc ce bras et montre-lui à qui il appartient.

samedi 11 mai 2013

Love Me Sweet [Diane]


LOVE ME SWEET
Love me tender,
Love me dear,
Tell me you are mine.
Ill be yours through all the years,
Till the end of time.
Ken Darby /Elvis Prestley, Love Me Tender

Lewis mon amour,
Je t’écris cette lettre car il est temps de mettre les choses à plat. Il est temps de mettre à bouillir le cochon comme tu disais avant de partir travailler. Tu te souviens, tu m’embrassais sur le front, tu croyais que je dormais, je ne dormais jamais. Je ne voulais rater ton baiser matinal pour rien au monde, et ton odeur de petit Babe tout propre au sortir de la douche, juste rasé m’excitait comme tu n’avais pas idée, elle me fait encore mouiller quand je l’imagine un peu trop fort, au point qu’il me faut respirer un mouchoir imbibé de ton après-rasage pour me calmer, après-rasage dont j’ai acheté plusieurs flacons, comme si tu n’étais jamais parti. Cela ne fait que renforcer ton absence un peu plus.
Depuis plusieurs jours j’ai l’angoisse de faire les courses. Cuisiner des ratons-laveurs écrabouillés, des restes de biche volés dans la forêt, je n’ai jamais vraiment rien eu à redire à propos de ça. Désemparée par le vide que tu as laissé auprès de moi. Dans un état second jeudi dernier j’ai ramassé le cadavre d’un chat sur la route, bouffé par les corbeaux et les fourmis. Bien lavé, correctement mis à mariner selon tes méthodes, il a fait un bon repas quelques jours plus tard et j’ai fait un adorable petit coussin Hello Kitty avec sa fourrure. Je ne sais pas si tu as entendu dans ta cellule mais : ils mettent du cheval et Dieu sait quoi d’autre encore, dans les plats surgelés européens. Je comprends pourquoi tu voulais que je mange de la viande de qualité, et fraîche. J’imagine que des êtres humains ont dû finir un jour dans les usines Findus et pas seulement par accident. C’est tout à fait possible que cela soit déjà arrivé, mon oncle quand j’étais petite avait découvert un jour un index dans une boîte de saucisses cocktails. Un jus marron crémeux avait remonté du fond de la boîte quand il avait sorti le doigt coupé pour le mettre à sa bouche, croyant prendre une petite saucisse. Cette vision d’horreur est encore très vive dans mon esprit.

vendredi 15 février 2013

Elegantville [Diane]

« Je possède un joyau et cherche quelqu'un qui sache le regarder ».

Hâfez de Chiraz, Le Divân, Ghazal 373

***

SAM & AYMI

         Aymi termina de se brosser les dents, puis alla dans sa chambre où Sam, son père, l’attendait pour lui raconter une histoire. Déjà en pyjama, elle se jeta dans son lit et il rabattit les couvertures sur elle, puis l’embrassa sur le front, précisément sur sa cicatrice. Il s’assit tranquillement sur le rebord et vit que sa main gauche tremblait alors qu’il caressait les cheveux bruns de son enfant, repoussant cette mèche qui le jour, cachait la marque disgracieuse.
         - Ma chérie, est-ce que tu sais ce que c’est qu’un secret ?
         Elle secoua négativement la tête, tirant le drap et les couvertures qui cachaient un sourire désincarné et espiègle. Son père lui avait promis de lui raconter cette histoire de l’enfant aux cheveux d’or, tirée de ce livre qu’il avait acheté un jour sur internet et qui avait mis un mois à arriver. Mais cette histoire il l’avait lue, interprétée et racontée pour sa fille des centaines de fois. Toujours après l’avoir religieusement écoutée de la bouche de son père, Aymi s’endormait profondément. A son réveil, elle n’avait gardé aucune trace, aucun souvenir. Elle était donc impatiente de l’entendre comme chaque soir, au chaud dans son lit, frottant ses pieds l’un contre l’autre. Comme si c’était la première fois qu’elle l’écoutait, cette histoire éternellement inédite que son père ne se lassait jamais de lui lire encore et encore. Depuis maintenant six longues années que ce rituel s’était installé entre eux, et que Sam portait quotidiennement sa fille comme un immense rocher au sommet d’une pente montante.
          Ce soir-là, pourtant, la fatigue lui donnait l’envie de pleurer sur lui-même sans que les larmes ne coulent. Comme si les émotions s’entremêlaient à un carrefour qui rendait toute parole, toute expression de ce profond chagrin, impossible. Sam se sentait désespéré, car le trouble visible dans les yeux de sa fille pesait douloureusement sur son sentiment de culpabilité. Qu’elle soit perçue comme une arriérée par les autres était une chose avec laquelle il avait appris à composer, mais de savoir qu’elle ne serait jamais capable d’être autonome, et de devenir la personne qu’elle était supposée devenir l’enfonçait dans une terrible angoisse et une profonde culpabilité. Qu’allait-elle devenir s’il mourrait dans peu de temps ? Dans un an, dix jours, ou demain-même ? Allait-être être envoyée dans un hôpital psychiatrique avec des inconnus et des individus potentiellement dangereux ? Allait-elle mourir seule dans un institut médicalisé sans personne pour l’accompagner ? Ce désespoir était particulièrement intense en lui ce soir-là et il se sentait si faible à l’intérieur, si écrasé qu’il a pensé, une énième fois, prendre son revolver dans sa chambre, abattre son enfant d’une balle dans la tête, ainsi que lui-même pour en terminer une bonne fois pour toutes. Mais comme à chaque fois qu’il était dans cet état, il se rendait compte de l’incroyable nectar de douceur que dégageait cette détresse intérieure. Sam se souvenait toujours des paroles de sa mère, à propos de la tristesse. Elle lui avait appris qu’il fallait laisser la lame aiguisée du désespoir couper un morceau du cœur davantage, au risque que celui-ci s’arrête pour de bon sous le coup de la blessure, devenue trop profonde. La tentation, plus que jamais, était grande d’emmener sa fille dans la grange, là où son secret, qu’il voulait absolument partager avec d’autres sans le pouvoir, se trouvait au chaud, et à l’abri de regards potentiellement malveillants.
         Ce soir-là, tournant en rond dans sa chambre, regardant la pleine lune par la fenêtre en buvant une bière, il prit sa décision. L’arme était dans la commode, rangée dans son étui, cachée sous ses chemises de travail et ses sous-vêtements. Il attendit qu’Aymi s’endorme. Pour la transporter jusqu’à la grange en pleine nuit, c’était plus pratique, elle n’aimait pas les imprévus, elle aurait été effrayée d’être réveillée en pleine nuit. Dehors le ciel nocturne était très clair. Comme la Lune, les étoiles étaient toutes là, visibles, nombreuses, rassurantes. Elles semblaient observer ce père qui ne dormait pas, avec sa fille dans ses bras, tranquillement endormie, innocente et inconsciente du sort qui l’attendait. Sam fût surpris par ce parfum qui annonçait, à coup sûr, les premières neiges de l’année. Les yeux d’Aymi riboulaient sous ses paupières, elle rêvait. L’épaule de son père comme oreiller et son odeur familière et rassurante comme couverture.

samedi 3 novembre 2012

L'insomnie des éléphants [Diane]


L’insomnie des éléphants

« Me souvenir des morts, collecter l’ivoire, ça me tue. »
        
J’associe, à tort ou à raison, mon viol avec la mort de ma mère, dans le temps. Qu’il existe d’autres liens, sur d’autres plans, dans d’autres dimensions, entre ces deux affaires, c’est fort possible. Il m’est déjà difficile de dire ce que je crois savoir.  
         Je suis allée, il n’y a pas très longtemps, sur la tombe de ma mère. J’ai enlevé les vieilles fleurs, certainement posées par mon frère aîné ou par mon père, lors d’une précédente visite familiale à laquelle je n’ai pas été conviée. Mon père, bien que remarié, n’a pas oublié sa première femme. Où se trouvait à présent le corps de sa première femme. Il se trouvait là. Pourri sous terre, les os à vif aussi bien en été qu’en hiver, c’est bien qu’il n’oublie pas. Il ne peut pas, les enfants lui rappellent à son devoir. Les pères oublieraient sinon, même si c’est vrai que certains font des efforts. Mais j’ai nettoyé la tombe, et pour une raison que j’ignore, mon père n’a pas mis sur ce marbre sinistre les dates de naissance et de mort de ma mère, juste son prénom et son nom. Comme j’avais faim, je me suis assise sur la tombe, et j’ai croqué dans le panini que je venais d’acheter juste avant de pousser les grilles du cimetière. Le ciel était bleu avec quelques nuages. Il ne se passait rien de particulier ce jour-là, à part que je me suis rappelée, comment elle était morte. Elle était morte en un éclair. Un claquement de doigts. On avait diagnostiqué chez elle un mal, et ce mal en trois mois à peine l’a emportée, et je n’ai pas eu le temps de la voir partir ou de lui dire au revoir. Quand je dis « on » je parle bien entendu des médecins et des docteurs. Mon panini était bon, même si mon cul avait froid sur la pierre tombale de ma mère. Les fleurs fraîches avaient de l’allure, elles mettaient en valeur son nom, qui en lui portait l’histoire de sa naissance jusqu’à sa mort, histoire dont j’étais moi-même un chapitre vivant. C’est là que deux vieilles femmes qui passaient m’ont interpellée :
         - C’est une honte de voir ça, qu’est-ce que c’est que ça ? Vous n’avez aucun respect !
         Ce à quoi j’ai répondu, la bouche à moitié remplie de panini :
         - C’est ma mère, j’ai autant le droit de m’asseoir dessus que vous d’ignorer sa tombe en passant à côté. Vous devriez avoir honte d’ailleurs, c’était une femme remarquable.
         Les deux vieilles femmes, interloquées, ont poursuivi sans mot dire leur chemin, le long de la rangée F, pour atteindre la G, et d’autres personnes, voire des familles entières, m’ont regardée en train de mâchouiller mon sandwich sur la tombe de ma mère, mais pas une seule de ces personnes n’a osé m’interpeller comme les deux vieilles plus tôt. Plutôt, chez ces gens, c’était un questionnement qui se trouvait dans leurs yeux. Un écureuil est passé le long de la rangée, il fouillait dans les feuilles, et il a pris le reste de panini que je lui ai lancé pour le dévorer immédiatement. 

jeudi 6 septembre 2012

Wolf Rock [Diane]


WOLF ROCK

Sais-tu que par temps de brouillard, c’est nous qu’on emmenait sur les côtes pour détecter la position des vaisseaux ? Que les bagnards ont été nos concurrents quand nous avons tissé le fil ? Que nous avons été chasseurs de diables ?
Hervé Guibert, Des aveugles
            
           J’ai pris son téléphone à cette petite brune, après l’avoir attachée avec des nœuds de chaise. Je l’ai allumé, son fond d’écran c’était elle en autoportrait, collée à une autre fille, une blonde vulgaire à la peau cramée par les UV. Elles faisaient des bouches offertes, avec des lèvres sensuelles, mais cette sensualité je ne parvenais pas à la ressentir. A la place je la trouvais misérable. Mais je percevais l’intention. Là j’ai vu qu’elle avait un compte Facebook, j’ai regardé dedans et j’ai éclaté de rire, alors qu’elle pleurait bâillonnée, nue, et qu’elle me regardait, terrifiée. D’autres photos sont apparues sur l’écran. D’elle et de plusieurs jeunes mecs, se prenant en photo avec leur portable devant le miroir de leur salle de bains. Je lui ai mis un pain dans les côtes. Elle a gémi. J’ai fait ça parce qu’elle n’était pas Julie, et aussi parce que j’étais en colère sur le moment.
            C’est ainsi que je sais – que j’ai appris à savoir – qu’il existe réellement une généalogie de la colère. Je le pense sincèrement, et c’est de plus en plus vrai et clair avec l’âge que je prends, aussi à travers les filles qui malheureusement croisent ma route. N’importe qui peut la ressentir lorsque la main est sur le point de partir sans que l’on puisse la contrôler. La première fois que cela s’est produit, j’ai certainement sombré dans une grande affliction sans retour possible. J’ai oublié,  et à vrai dire je ne veux pas me souvenir de cette première fois. Mais cette généalogie n’est pas rétroactive : quand on la réalise, il est trop tard, le geste s’est produit et recoller les morceaux fraîchement découpés ne redonne pas vie à ce qu’on vient de mettre à mort.

lundi 30 avril 2012

Session 4 : Day of the tentacle



Une nouvelle fois, dans une ambiance de fin du monde électorale, les madnautes ont élu leurs 3 nouvelles favorites...

L'heure de la remise des prestigieuses récompenses est donc arrivée! 


Le Tentacule d'Or revient à Diane pour
Le Grand Lamento



Le Tentacule d'Argent est décerné à Herr Mad Doktor pour
De Terre et de sang



Et le Tentacule de Bronze va à L'effarouchée pour
Noxos

Félicitations aux vainqueurs !