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vendredi 10 avril 2015

Terminus Turnus [Gallinacé Ardent]

Terminus Turnus

Une aventure de Jack-la-Scoumoune

« Quand ça veut pas, ça veut pas »
(Sagesse antique)

« Il y a tellement de routes... et tous les anges s’en foutent »
(The Young Gods)


I

La Princesse ensorcelée

Au départ, déjà, ça avait foutrement mal commencé. Il était à mi-chemin entre Astur 3 et Baal Minus quand une purée de poix galactique, s’abattant avec la force d’une claque de mammouth, avait fouetté sa fusée Rocketeer-3100 VS. Jack, qui somnolait dans le clapotis de l’alcool, avait ouvert immédiatement les yeux, s’était vivement secoué à grands coups de baffes, titubé jusqu’au poste de contrôle. La saloperie. Tous les écrans clignotaient, affichaient des messages d’alerte, ou s’étaient figés sur un fond de neige. Le nuage galactique, mauve et dense comme de la soupe, était passé sur le vaisseau.
Lors de son séjour sur Astur 3, Jack avait négligé de réparer le système de détection de brouillard galactique. Erreur fatale. Il avait simplement consulté la météo galactique, pensant que dans ce secteur les tempêtes étaient presque inexistantes. Et à présent, il tapotait frénétiquement les touches, essayait de relancer la machine. C’était peine perdue : les systèmes avaient été mis KO par la pluie de photons galactiques. Le ronron habituel des moteurs s’affadissait progressivement. Il devint inaudible ; la fusée était à la dérive. Seul, dans la demi-pénombre de la salle de contrôle, bulle noire, devenue silencieuse, le visage creusé par l’éclairage débile des écrans muets, Jack réfléchissait.

vendredi 28 novembre 2014

Préparation [Gallinacé Ardent]

Préparation
L’homme se tenait devant le miroir. Il avait les yeux cernés, presque violets. La lueur du plafonnier se reflétait dans ses yeux sombres. Il avait les mains appuyées contre le rebord froid du lavabo.
Ce n’était déjà plus un jeune homme. Les années s’étaient amusées à lui empiler des parpaings sur le dos. Il contempla un instant son nez busqué, ses yeux pointant comme des poignards, l’allure un peu molle de son visage, ses joues maculées de crème blanchâtre, presque jaune. Il était tendu. Trop. Courage, Albert. Tu vas rentrer dans l’Histoire.
Dans un tiroir il prit, lentement, méthodiquement, un grand rasoir aiguisé qu’il posa sur la faïence. La lame jeta un bref éclair qui lui fit cligner des yeux. Il se saisit à nouveau de l’engin. Il passa le métal contre sa gorge, appuya un peu, leva la tête. Il pouvait voir les muscles de son nez se contracter, petites cavernes des narines, striées de poils comme deux trous du culs dilatés. Allez. Il faut le faire. Il remonta d’un geste ferme la lame vers son menton, frottant sur sa peau. Des dizaines de poils naissants furent décapités nets. L’homme pouvait presque entendre leurs cris. Il faisait bien attention à ne pas se couper (Toute ma vie mon nom aura été porteur de mort. Le symbole du sang, pensa-t-il soudain, presque triste). Puis il s’attaqua à la joue. Dans un crissement, la tapisserie de petits points noirs fut rasée, ils allèrent s’écraser contre la cuvette. Maintenant le lavabo était tacheté de ces mini morceaux de poils, comme autant d’insectes grouillants, immobiles, désagréables.
Ce soir, il allait frapper un grand coup sur la vieille tête de l’Humanité. Il allait de nouveau passer à la télévision. On parlera de lui dans les journaux. Ce sera violent. Certains seront révulsés, d’autres choqués. Quelques uns le comprendront. Un petit nombre le remercieront. Mais non, il sera félicité. Peut-être lui donnera-t-on un Nobel. Les Hommes ne sont pas aussi ingrats que l’on ne croit. Il est des temps dans l’Histoire où un être, seul, doit chirurgicalement retirer la tumeur. Promener son bistouri sur les veines glacées et palpitantes de l’Humanité, inciser, faire éclater le bubon de l’ignorance. Montrer à la face du monde là où les cellules cancereuses prolifèrent.
Quoi qu’il en soit, Albert détestait toujours autant se raser.
***
Il déjeuna d’une salade. Mastiquée avec application. Il était devenu végétarien. Autrefois, il plantait ses canines dans des morceaux de viande sanguinolents, maculés de sauces si épaisses qu’on eût dit du sang, du sperme, de la morve mélangés, gout puissant, âcre, animal. Il avait eu ses fournisseurs secrets. Même aujourd’hui, la salive lui montait aux babines rien qu’en imaginant un fragment de steack maison (recette spéciale !), moite, cuit au grill, recouvert de sa petite noix de moutarde comme le pus d’un bouton percé entre deux doigts.
Mais il avait prononcé un grand adieu a la chair morte. Il avait déjà dévoré un trop grand nombre d’êtres, tombés inutilement, égorgés, tranchés comme les poils de son visage lors du rasage matinal.
C’est fini ces conneries. Purification. Maintenant on passe au stade supérieur.
Il descendit de voiture pour rentrer dans la grande salle de conférence. La salle était comble. Les gens se levaient sur son passage. Dans son costume trois pièces qui lui donnait l’air d’un pingouin carré, Albert se sentait bizarrement tendu. Il serrait de toutes ses forces le poing gauche dans la poche, quitte à imprimer ses ongles dans la paume. Mais il prenait bien soin de plaquer sur ses traits un sourire articificiel, tendu comme un carreau d’arbalète. Même après des centaines de meetings dans tous les USA, courant sur la scène en agitant ses mains, il n’était jamais devenu vraiment à l’aise pour parler en public. Sa femme Tipper lui disait toujours qu’il avait l’air d’un clown guindé. C’est pour cela qu’il avait perdu face à l’autre clown texan, mille fois plus doué que lui pour raconter dans un anglais approximatif des conneries phénoménales, avec son air de chimpanzé qui se retient de ne pas éclater de rire.
L’auditeur avança vers la tribune. Comme une pluie bienfaisante après des chaleurs acccablantes, le doux clapotis des mains frappées vint le rafraîchir. Puisse-t-on en dire autant de la planète Terre, pria-t-il.
Derrière elle, une immense banderole était déployée : « First Smithsonian Conference on Climate change, Boston »
- Mesdames et messieurs, fit une voix, tombant du plafond comme Dieu le Père. Nous avons l’honneur d’accueillir ce soir Monsieur Al Gore. »

mercredi 5 novembre 2014

Murabito [Gallinacé Ardent]

MURABITO

La petite bulle de morve n’a cessé de gonfler et dégonfler. Elle a fini par crever, dégageant le naseau, trou noir cerclé de croûtes séchées. Tête en arrière, corps affalé.

Un temps incalculable s’est écoulé depuis la dernière prise de nourriture. Le tuyau a été enfoncé d’un seul coup jusqu’au larynx, et la purée vitaminée a été violemment déversée à l’intérieur, à pleine puissance, pendant quelques secondes d’asphyxie. La femelle AA n’a pu reprendre sa respiration qu’une fois l’embout retiré. Elle est restée prostrée, éclaboussée, l’estomac brûlant, comme récuré à la chaux. Elle a lâché des chapelets de rots douloureux, acides, mouillés de bave et de poix. Comme à chaque fois, elle a cru qu’elle allait vomir. Plusieurs fois, elle a essayé de se forcer : elle s’est mise à quatre pattes, le ventre énorme touchant le foin humide, elle s’est penchée, sa bouche sans dents grande ouverte, et a craché, suinté la salive. Son ventre s’est contracté rythmiquement. Pour rien. A chaque fois, les antivomitifs présents dans la bouillie empêchaient de rendre. Rien n’est sorti de sa gueule, à part quelques flocons d’avoine jaunâtres.

La femelle AA est alors demeuré appuyée dans un coin, contre le mur en métal. Elle a étendu ses pattes sur la paille sale. La bête avait la face noire, recouverte de crasse, avec comme seul espace blanc ses yeux révulsés qui demeuraient fixes, jusqu’à l’aveuglement, sur le grand soleil du plafonnier. Chevelure jamais peignée, mains sans doigts, bouche craquelée. Tétons dégouttant de lait. Abdomen protubérant, dur. Nombril pointant, obscène.

AA n’a jamais vu le soleil. Toute sa vie a été passée dans un hangar, dans une cellule d’un mètre sur un mètre. Le monde était délimité par le halo de la lampe circulaire, au-dessus d’elle, lumière crue, mordante, arrêtant l’obscurité. Le hangar était comme d’habitude saturé de cris, de meuglements, de feulements, de couinements, mais la femelle AA ne les entend plus. Elle s’est concentrée sur sa vie intérieure.

Ça bouge, là-dedans. Ça bouge derrière la peau bombée et distendue.

Une longue étendue de temps auparavant, elle avait reçu la visite d’un Murabito. Il avait ouvert la porte de la cage. Silhouette imposante, immense, pieds de caoutchouc, uniforme. AA : réaction instinctive de peur. Il l’avait empoignée, renversée sur le dos, garottée par des menottes plombées, lui avait écarté les jambes de force, les avaient également garottées. Vulnérable, gigotante, glapissante, paniquée et ayant déféqué sous elle, AA avait son sexe femelle exposé au Murabito. Alors le Murabito avait fourré d’un seul coup son doigt ganté dans l’anus. Le col de l’utérus ainsi immobilisé, il avait pu ainsi de l’autre main introduire sa seringue dans la vulve de AA. L’inséminateur avait ensuite injecté au plus profond de la matrice de la paillette de semence, encore chaude, tout juste décongelée au bain-marie. Le Murabito avait ensuite retiré la grosse aiguille, l’avait essuyée, avait détaché sa proie, l’avait projeté d’une bourrade dans un coin. La force des Murabito. Immense. Elle avait heurté le métal, et était restée abasourdie, bavante, la conscience ankylosée, reprenant ancre par cercles de douleur. Le Murabito avait claqué la porte de l’enclos.

Par la suite, le ventre de AA s’est arrondi. Elle était enceinte. Mais ce qui grandissait dans son utérus n’était pas de sa race, elle le sentait. Un foetus fortement charpenté, nerveux, noueux comme un cep. Ce que les Murabito appelait la variété BBB : du bétail de concours, des bêtes formidablement musculeuses et qui avaient peine à se mouvoir. Merveilles de la sélection et de la manipulation génétiques, elles donnaient de grandes quantités de chair consommable, bien plus que la femelle AA n’aurait jamais pu fournir sur sa carcasse étique. AA, elle, ne servait que de mère porteuse. Le foetus était gigantesque, elle sentait ses formes comme un moule sous la peau, tête, bras, torse, chacun des coups de pieds du foetus BBB crucifiait la femelle. Elle sentait que le petit être était prêt à déchirer le nombril, ouvrir les chairs en deux comme une coquille de noix, arrachant la pulpe et les organes... Jamais il ne pourrait naître de son sexe. Jamais. C’était impossible, l’outre de son ventre était pleine à craquer. Elle avait par moment l’impression qu’elle allait exploser, s’éparpiller, et qu’un bébé monstrueux, dense et noir allait atterrir ensanglanté sur la paille, ses petits muscles palpitants sous la peau visqueuse... Le parasite allait la crever.

Des pas. Un Murabito revient. La femelle AA s’agite. Le géant est déjà à la porte, les gonds grincent, la barrière pivote, AA veut fuir, mais elle est déjà saisie, plaquée sur le dos, menottes plombées, piqûre dans le ventre. Anesthésiant.  Avec célérité, l’éleveur pratique une large incision directement dans l’abdomen. La peau se fend d’un immense sourire qui saigne, vertical. Pas de douleur, mais AA hurle. Son bébé. Il n’est pas fini. Ils vont le tuer ! Et elle veut retenir en elle l’être qu’elle avait voulu à toute force rejeter de son corps l’instant d’avant. Mais c’est déjà trop tard : le sang et le liquide amniotique mélangés giclent en bouillons par l’incision, le Murabito plonge son énorme main dans le ventre ouvert, fouaille, agrippe et tire. Du ventre béant il tire un morceau de chair secoué de spasmes. Une odeur âcre et basique envahit l’air, elle contamine jusqu’à la lumière. La bouche de AA est un gouffre, un cercle de nuit, sans dent, sa langue recourbée comme celle d’un chat, palpite, les mains sans doigts gigotent comme des moufles. Le foetus est déposé dans une couveuse transparente qui le gardera jusqu’à maturité. Ses bras sont déjà enflés, prémisses d’un gonflement exponentiel des biceps. Ses jambes sont tordues et galbées, son cou puissant, aussi large que la tête. Hypertrophie. La marque des BBB.

Le Murabito à présent manie l’aiguille. Il recoud. Son visage est près de celui de la femelle AA. Des yeux bleus, plissés, concentrés. Des yeux humains, à n’en pas douter. Une goutte de sueur tombe sur le poitrail de la bête opérée. Il s’active à sa besogne : l’aiguille recoud la césarienne, les doigts de l’éleveur glissent un peu, la paille est humide de sang. La plaie est refermée. Deuxième piqure.

Mon bébé. Mon bébé. Un affolement, un cri primitifs saisissent la femelle. Le Murabito a défait les menottes. AA, couverte de sanies et de sang, se précipite en avant. Mon bébé. Soudain, le ciel se déchire en une immensité de douleur, excrucifiante, la chair grille, AA tombe à la renverse. Le bâton de foudre. Le Murabito a utilisé le bâton de foudre. AA convulse. Ses mains de phoque s’ouvrent et se replient mécaniquement. Mais par un horrible effort, elle se redresse et se jette contre la barrière. De l’autre côté, le Murabito s’est déjà éloigné, poussant un chariot avec la couveuse du petit BBB. 

AA hurle. Elle ne peut pas parler, elle n’a pas l’usage du langage. Elle secoue les barreaux de toutes ses forces, elle tend le cou pour tenter d’apercevoir son enfant emporté.

Elle ne l’a pas vu, mais il frappe. Le deuxième Murabito abat sa matraque de toutes ses forces sur les deux mains à découvert, broyant les phalanges. AA a à peine le temps de réagir, un talon botté la frappe à la tempe. Elle s’écroule dans son box, dans la paille souillée des restes de l’opération et de ses propres déjections. La douleur irradie en concert ses métacarpiens brisés. Elle saigne du front. Le deuxième Murabito est déjà parti.

La femelle AA gît, cuite de douleur. Mais cela n’est rien en comparaison de la torture qui lentement monte de son ventre déchiré, recousu au gros fil, douleur éblouissante, totalitaire. Elle se tordra, elle se tordra pendant des heures, mêlant ses ululements de douleur à la symphonie des 1800 femelles AA parquées dans le grand hangar. Avec un peu de chance et l’aide massive des antibiotiques, elle échappera à la septicémie.

La nouvelle insémination BBB reste prévue pour elle dans 5 semaines.    

lundi 11 août 2014

839 [Gallinacé Ardent]

839
-          Suivant !
  L’homme rentre dans la pièce. Dans un coin, un compteur à cristaux liquides indique le chiffre : 839.
  Le nouvel arrivant est le 839ème individu de sexe masculin à rentrer dans cette pièce dans les dernières 36 heures. Il est l’un des participants du plus grand gang bang de l’histoire de l’humanité, organisé par Déborah Reeves, la star du porno mondialement connue. Le  principe : chacun entre à tour de rôle, pénètre l’actrice, éjacule, et repart. Le but : battre les plus grands records de gang bang, c’est-à-dire celui d’Annabel Chong (251 partenaires), Jasmine Saint-Clair (300), Houston (620 en vingt-quatre heures), et finalement, la cible à abattre : Lisa Sparxxx (919).
  Tout de suite, c’est la déception  pour l’homme qui vient d’arriver : la pièce est un peu trop peuplée à son goût. Il y a d’abord quelques chaises au fond, où sont assis quelques représentants de l’industrie du porno. On reconnaît Jack Horner, le célèbre producteur, pygmalion de Déborah, l’homme qui l’a vraiment introduite dans le milieu, Justin Goat, son mari, véritable maquereau qui la pousse, dit-on, à se dépasser sans cesse, et deux autres que le gang-banger amateur ne connaît pas. Tout le monde a l’air bien fatigué, Jack Horner bâille ostensiblement. Près du lit géant, une table, où s’appuie l’huissier chargé de valider l’exploit. Il a un chronomètre et un grand nombre de papiers étalés devant lui. Il a l’œil morne et sa bouche lippue crie pour un hamburger.
  Autour du lit, un jeune homme en blouse blanche prend le pouls d’un bras qui dépasse des draps. Il y a à son côté tout un appareillage d’hôpital, dont les diverses fonctions sont inconnues de l’arrivant. Dans un coin, un jeune stagiaire à lunettes et en blouse, plutôt que de s’intéresser au sort de la personne qu’il est chargée de surveiller, préfère jouer à une console portable, ce qui relève d’un pur scandale médical. Il tape du pied machinalement, en rythme avec la musique de film porno diffusée par des hauts-parleurs.
  L’homme est gêné par tout ce monde. Où est la femme ? Sa nudité lui fait sentir sa vulnérabilité : il va falloir assurer, et bien, face à tous ces blasés qui assistent au même acte répété sans nuances depuis une journée et demie ! Il s’avance donc vers le lit, et hésite un instant. Une odeur musquée, semblable à de l’urine de chat, flotte dans l’air, mélangée à une senteur plus sucrée, relique certainement du parfum de la star. Les draps, en désordre, sont souillés de déjections diverses, et dans un état de malpropreté considérable. Un vieux préservatif traîne là, comme un poisson des grandes profondeurs égaré là par erreur. On devine les contours d’un corps à travers le drap. Le jeune docteur, sans expression, soulève le tissu comme pour montrer un cadavre à la morgue. Enfin le numéro 839 l’aperçoit : Déborah Reeves !
  Il s’agit d’un corps à la fois rigide et flasque, posé là comme un paquet. Aucun mouvement n’agite la surface de cet épiderme donné à voir. Il est constellée de marques de doigts. Des meurtrissures et quelques bleus tachent la blancheur éclatante d’une peau lisse. Le seul signe de vie est donné par une poitrine bombée artificiellement qui se lève et retombe lourdement à chaque expiration. Un sifflement s’échappe d’une bouche occultée par un masque à oxygène que le jeune médecin maintient. En même temps, une maquilleuse est là, à souligner les sourcils rasés d’un trait noir. Le stagiaire à lunettes, délaissant sa console, s’approche de la masse inerte armé d’une seringue. Il pique la femme à l’avant bras, le liquide se répand dans la veine. Une tremblement agite la chair, elle se hérisse, et enfin le corps bouge un peu. Les jambes s’écartent, et l’homme ressent une désagréable surprise.
  Jamais sexe de femme n’aura ressemblé plus à un steak. Des lèvres charnues, semble-t-il taillées dans la chair d’un mouton malade, grosses comme des langues de bœuf, dégoulinent de pus, et une petite tâche de sang est visible sur le drap. Le tout a l’air d’une plaie vive, d’une blessure d’écorché qui est en train de se gangrener. Des fluides glaireux, issus des expectorations d’un tuberculeux maculent la toison en ticket de métro. On peut apercevoir de petits boutons d’irritation rouges pulluler autour du sexe.
  Décontenancé, l’homme détourne la tête. Déborah Reeves le contemple sans aménité. Elle affiche un air blasé, absolument indifférent à tout, des yeux morts de mérou adipeux. La bouche se plisse en un sussurement muet, semblant dire « tu viens, chéri ? ». Où est passée sa Déborah Reeves, celle dont il a tant rêvé en se masturbant les soirs dans son lit ? Celle qu’il a de toute éternité songé à culbuter si jamais l’occasion lui était donnée ? Celle qui surpasse de loin toutes les filles avec qui il ait jamais couché ? Elle est là, devant lui, et ce n’est plus qu’une femme épuisée, sans envie, aboulique. Il a soudain envie d’être humain avec elle, de la prendre dans ses bras, de la réconforter, de lui dire que tout va bien se passer. Elle s’adoucira, il lui dira des mots doux, et ils feront l’amour tendrement. Mais non... Il n’est pas venu pour cela. Il veut baiser, c’est tout.
  Comme en écho à sa pensée, la bouche de l’actrice se fend en un sourire difficile : on dirait qu’elle a du mal à mobiliser ses muscles pour faire prendre une expression de séduction à son visage. Visiblement, elle n’ira pas plus loin pour enjôler son partenaire, et sa tête retombe lourdement. Sans broncher, elle écarte ses jambes, mais ce geste est machinal : elle n’aide en rien la pénétration, se contente de la subir.
  L’homme se tripote pour se donner un peu de cœur à l’ouvrage, et réajuste son préservatif. Il remarque une petite poubelle au pied du lit, qui déborde de capotes usagées.
  Il s’introduit, d’un coup sec, et commence à la besogner. Elle regarde le plafond avec l’air mélancolique d’une ouvrière à la chaîne de l’usine Ford qui est exténuée mais sait que la relève ne viendra pas de sitôt.
  839 s’énerve. Tout se déroule très différemment de ses prévisions. Il avait rêvé d’une séance intime avec une actrice radieuse, un petit film porno pour lui tout seul en fait, et dont il aurait été la star. Mais vraiment, autant essayer de baiser un morceau de flan ! Il se maudit d’avoir eu à passer aussi tard, après 36 heures de ce marathon absurde, imbécile et douloureux pour la jeune femme. Elle a du être convaincue à la fois par son mari et son producteur de faire cette publicité démente. Pris d’un surcroît de rage, il se cambre encore plus en elle : tant qu’à jouir en elle, qu’il lui fasse mal, qu’elle se souvienne. Qu’elle se souvienne de lui. Il se dandine en tirant la langue, il grimace, tiens, tiens, mais autant enfoncer un tuyau dans une motte de beurre, ça fait pratch-pratch vaseusement. Le bruit est agaçant, le lit couine mais pas la femme. Les hauts-parleurs diffusent inlassablement de la musique d’ascenseur, véritables fosses à purin de la mélodie mondiale.
Jack Horner s’est endormi, et ronfle légèrement. Quant au mari, il lit un magazine d’automobiles, avec derniers modèles au banc d’essai. Le jeune stagiaire s’est replongé dans son jeu. L’huissier regarde son chronomètre. Aucune expression sur son visage. Le jeune médecin joue avec un stylo. Un des assistants, petite tête de rat et catogan, se cure le nez.
  Il n’y pas d’autre bruit que le grincement régulier du matelas. Tous semblent attendre que l’homme ait fini. Il s’agite de plus en plus, la jouissance monte.
  Ses yeux accrochent une machine posée sur une table, qu’il n’avait pas remarquée. Il n’a pas de mal à reconnaître l’engin, qu’il a déjà vu dans des fictions à la télévision. Il s’agit d’un défibrillateur, utilisé pour relancer un cœur arrêté par des secousses électriques de très haut voltage. La présence d’un tel instrument le dérange, l’interpelle : que vient-il faire ici ? Mais Déborah Reeves devance toute interrogation : elle souffle, très bas, « continue ». Ses yeux se révulsent soudain, un filet de sang coule du nez de l’actrice.
« C’était à prévoir » dit posément le jeune docteur. « Attendez un instant. Sans bouger » lance-t-il à l’intention de 839, qui s’immobilise, embarrassé du gros corps sous lui. Le praticien s’approche calmement de la star, lui met un peu de coton dans le nez, essuie le sang avec une serviette, passe un peu l’éponge sur le front luisant de sueur, et lui fait avaler un gobelet d’eau. Le regard du médecin croise celui du gang banger, qui se sent désarmé par ces yeux froids.
«  Vous pouvez continuer » dit le docteur.
  839 est désemparé. Il se sent amolli (malgré le Viagra ingéré une heure avant). Et surtout, il n’ose plus continuer avec autant de force qu’auparavant. Peur de faire mal, à présent. Alors il donne de tout petits coups de souris, schliff schliff, tout menus menus. Mais ça ne va pas non plus, c’est grotesque, il ne faut pas se retenir. L’autre ne bouge pas... Il a l’impression de violer une femme dans le coma.
« Grouille-toi petit pédé » John Goat a parlé. « Tu la finis et tu dégages ». Voix sifflante, étonnament aiguë. 839 s’active, cherche à atteindre le point de non-retour. Jute et tire-toi. Dans un sursaut, il arrive à intercepter le regard de sa partenaire. Son visage est beau et défait, elle reste une femme superbe. Dans sa jouissance, l’homme la voit avec l’éclat d’une morte. La fatigue et l’usure de son corps ne lui ont pas encore bouffé le visage. Elles n’arriveront pas à en venir à bout, elles l’encerclent, mais sa tête reste finement ciselée, à l’abri de la transformation en barbaque qui lui affecte le corps. Déborah Reeves a les yeux fermés, elle semble plongée à l’intérieur d’elle-même, absente à ce qui l’entoure, inexpugnable dans un monde où le plus osé des films pornos ne pourra jamais pénétrer. L’homme jouit en 7 grands traits, d’intensité décroissante, progressivement écoeurants.
« Pas trop tôt ». John Goat. « Dégage ».  
839 dépose ses lèvres contre celles de la jeune femme. La langue de l’homme n’arrive pas à passer la barrière des dents, qui ne se décolleront pas. Il détache sa bouche, murmure à son oreille « Merci. » Puis plus bas, pour lui seul : « mon amour ».
L’instant d’après, des bras saisissent 839, le décrochent, le relèvent et le jettent vers la sortie. A poil. Le médecin a juste le temps d’agripper la capote sur le sexe, et la fout à la poubelle. La porte claque. L’homme se retrouve au vestiaire. Il y a d’autres hommes. Ne pas croiser leurs regards, ne pas croiser leurs regards. Tous se rhabillent, la certitude du crime au ventre. Complices de meurtre.
  L’huissier a rajouté une croix sur sa liste.
  Déborah Reeves est ailleurs. Elle reste les yeux ouverts, tournés vers le plafond. Une larme coule dans son oreille.
-          Suivant !
  Un homme rentre dans la pièce. Dans un coin, un compteur à cristaux liquides indique le chiffre : 840.

mercredi 11 juin 2014

Moisson [Gallinacé Ardent]

Les foetus sont plantés en février. Ils dorment en terre, graines humaines attendant leur heure, sommeillant au milieu des lombrics.  
Nous percons la terre en avril : tige encore informe, petite pousse de chair en devenir.
Vers le mois de mai, la coque de nos yeux se déchire. Nous voyons le monde extérieur pour la première fois. Nous en pleurons. Les larmes qui s’échappent de notre cornée se solidifient en chandelles gélatineuses qui battent au ciel.
Vers le mois de juin, nos lèvres se séparent enfin ; alors c’est le babil. L’air bruisse des petits sons que nous émettons avec notre nouvelle bouche. Nous nous soûlons des sons que nous pouvons émettre.
Nous sommes des êtres humains plantés en champ. Nous avons les couleurs de l’été, grillés par le soleil, nourris par la terre, la sève monte le long de nos corps hybrides, mi-végétal, mi-matière humaine.
Juillet voit les avions d’épandage conduits par les robots nous asphyxier de leur pulvérulence. Mais nous sommes heureux : les insectes nuisibles qui nous tourmentaient sont exterminés. La pyrale, qui nous dévorait les yeux avant de s’y installer (plants borgnes, hideux, hideux). Les phlébotomes se régalant de notre chair, arrachant des lambeaux de peau de leurs pinces chitineuses. Les hexonxonx récoltant nos orteils pour leur nid. Mouches volantes, vrombissantes et noires, nous butinant les tétons.
Et à présent, dans la gloire du mois d’août, vient le temps de la moisson.
***
Pour l’heure, nous nous balançons mollement dans la lumière. Le vent nous berce. La lumière du crépuscule nous enrobe.
Nos visages sont multicolores. C’est l’oeuvre du soleil. Ses rayons ont excité notre peau, l’ont réchauffée, altérée, déclenchant des processus chimiques. Nous avons notre parure d’été.
Moi, je me tiens bien droit, les bras ligotés le long du corps. Je me dandine au gré du vent.
ILS sont venus il y a quelques semaines, nous ont drapés de leur couverture de chanvre. ILS veulent nous immobiliser. Sans quoi, nos membres (bras et jambes) auraient fini par pousser. Le poignet arrondi se serait ouvert en une corolle de doigts. Le moignon du pied aurait éclaté en orteils frais. Nous nous serions arraché de notre tige, et nous aurions couru la campagne. Mais ILS sont passés, ILS nous ont figés dans la gangue. Rien ne poussera de notre épaule, de notre bassin. Nous resterons cul-de-jatte manchots, droit comme des i, pousses regroupées dans un immense champ.
A ma gauche, le plant à la peau striée de rouge a les yeux fermés. Le nez s’ouvre et se referme comme une bouche de poisson exposée à l’air. Il a peur. Devant moi, les têtes frissonnent. L’air poudreux et sec nous irrite les yeux. Yeux que nous ne pouvons fermer : béances vitreuses, suintant de larmes.
Les premiers corbeaux, annonciateurs de moisson, arrivent en vol haîlloneux. Ils se mettraient bien sur les épaules, à picorer les joues, gober les nez. Ils rêvent de becs ensanglantés dévorant des visages. Mais nous ne les laissons pas approcher Nous crions avec hargne, et ces exclamations les font fuir en désordre. Mais malheur au plant isolé, à la bouche cousue, trop loin des autres épis : celui-là finira en festin, en gras festin. 
Mille milliers de visages humains colorés, fleurs de peau, se plissent d’angoisse. Les corbeaux annoncent toujours la venue des bêtes métalliques. Nous entendons depuis ce matin le bruit des machines. Il grandit sans cesse, on est passé du bourdonnement de moustique au marteau-piqueur pachydermique. La terre tremble et nous fait claquer des dents (nos chères petites dents de lait, embryons de forme, contre lesquelles viennent taper nos petites langues d’oiseau).
Nous guettons le sommet de la colline. Nous sommes dans une cuvette, nous savons que les machines viendront d’en haut, assourdissantes, sauvages, hachantes.
Le babil inquiet, présent depuis le début, s’amplifie d’un seul coup. Dix mille claquements de langues : alarme, alarme, les moisonneuses-batteuses attaquent. Je crie aussi, et ce cri me monte des profondeurs de la terre, explose dans l’air vrombissant. JE LES AI VUS.
Cinq véhicules, compacts, jetant des regards d’acier, viennent de surgir de l’éminence. Les hommes-robots qui les conduisent les dirigent sur nous. Nous allons être moissonnés, jusqu’au dernier. Nous, les plantes humaines, au visage poupin, gonflé, multicolore, aux yeux exorbités, aux nez plein de morve et de pollen, à la bouche rouge et sensuelle, à la peau verdâtre. Nous sommes mûrs, dressés. Prêts à être fauchés.
Les pales des moissonneuses tourbillonent. Elles atteignent déjà les premiers rangs. Le cri qui jaillit des premiers épis décapités est inhumain. Un hurlement à en faire frémir la colonne vertébrale, à en faire crisser les pierres, le ciel, les nuages, à en crever le crépuscule d’un jet rouge sang. Les corps fauchés éclatent comme des pastèques trop mûres, le visage est nié, réduit en bouillie, la sève sanglante gicle en gorgées, les machines s’en repaissent, derrière l’oeil rouge du robot conducteur les données s’accumulent, simple cessation de vie, coupe coupe, les organes sortent en désordre du cocon du ventre, le champ se met à hurler d’une seule voix, la terre se fend, l’air est en ébullition. Le carnage se rapproche. Déchiquette, déchiquette.
Machines. ILS ont essayés des vendangeurs vivants. Ils ont écumé toute la galaxie pour trouver une race qui ne connaîtrait pas la pitié, qui ne s’enfuirait pas épouvantée en entendant nos cris désespérés. Notre cri sédimentaire, primitif, primordial, lumineux et terrifié, crachant le désir de vivre, souffle expulsé de millions de bouches végétales, qui met en déroute jusqu’aux corbeaux affamés. Alors ils ont pris des robots. Plus de sentiment. Plus de mort. Automatisme. Froideur d’atome, écrous métalliques, neutralité. Mécanisme, mouvement, protocole. 
100 mètres, 50 mètres, 25 mètres... La gueule d’ombre de la moisonneuse roule une immense vague de feuilles et de poix. Le soleil meurt doucement de l’autre côté de la colline. Notre rang n’a plus que quelques instants à vivre.
Je darde un regard écarquillé sur mon voisin tout rouge. Des filets spermatiques de larmes s’agitent de ses yeux, sa bouche est un gouffre d’horreur.
ILS nous consomment. ILS nous utilisent comme matière première. Broyés, nous serons séchés, mélangés à de l’eau, de la levure, pétris, et cuits. Nous deviendrons un petit pain de sang. Un petit pain de sang. Les Ogres interstellaires nous ont assujettis. Nous ont transformés en plantes. Avant nous étions libres de marcher sur la terre des Hommes. Maintenant, nous sommes des épis, moisson fertile, mer ondoyante de cuir chevelus hirsutes, épuisés de soleil.
Encore une poignée de secondes... Poignée impossible à calculer de la main que je n’ai pas. Digne et navré, je lève ma face lunaire et verte vers le firmament. Toutes mes cellules hurlent. Je sens que je m’engloutis dans mon hurlement d’horreur, de sang et d’humus.
La lame attaque ma base. La machine me gobe. Je décolle du sol. Le son meurt sur mes lèvres. Broyeuse mange-monde, mange-suc, mange-chair. Obscurité. Démembrement.

***


Tous les pronostics s’accordent pour dire que cette année sera exceptionnelle pour le petit pain de sang : l’arôme et la texture seront denses et veloutés, avec une petite amertume très particulière. Avec du sucre, c’est très bon pour le quatre heure des enfants. 

dimanche 1 juin 2014

La danseuse de Bâle [Gallinacé Ardent]

La danseuse se tenait debout, les bras écartés, la tête légèrement penchée sur le côté. Cela faisait des heures qu'elle était dans cette position. Sur son visage était peinte une expression absente. De toute évidence, elle n'était pas au monde. Elle attendait on ne sait quoi, comme un oiseau au bord du vide, sur le point de plonger. Ses yeux étaient creux et blancs. On voyait la trace de pupilles qu'un artiste avait dû peindre, il y a longtemps : deux vagues traces bleues. Ses cheveux filasses encadraient un visage neutre, sans traits. Ses lèvres, à la fois fines et froides, étaient collées l'une à l'autre. Sur son corps mince et presque sans formes, une robe de danseuse étoile, un peu mitée, d'un blanc tirant sur le bleu. De longues jambes, et sur des pieds de nacre, des mocassins de danse. Ses jambes étaient croisées, comme si la jeune fille était suspendue dans une figure inachevée. Autour d'elle, le monde se tenait, immobile, vaguement assoupi, paisible, sans le moindre souffle. La danseuse était glacée dans un mouvement qu'elle n'avait pas achevé, un geste qui aurait apporté un peu de chaleur à son environnement. Le monde et la jeune fille se regardaient en chiens de faïence, guettant la première initiative.

dimanche 10 novembre 2013

Le cœur sous la cloche [Gallinacé Ardent]

A tous ceux qui se reconnaîtront.

La petite fille marche sur la route goudronnée. C’est le début du printemps. Il y a un peu de vent, qui secoue les hautes herbes inaccessibles.
Elle a 8 ans, habite à la campagne. Elle va à l’école. Elle fait bien attention à marcher tout droit. Tous les 20 mètres, un adulte se tient sur la chaussée, veille à ce que les écoliers suivent bien la route, et ne s’éloignent pas du bas-côté. Ils disent aux enfants : « allez allez allez, on avance, un, deux, on suit bien la ligne ». Tous les adultes ont des casquettes, des gants blancs, et des bottes de chantier. Il n’y a aucune chance de s’égarer, de toute facon : le chemin est balisé, on a placé des plots routiers tous les 10 mètres, à gauche, et à droite. On a également tracé à la peinture deux lignes blanches pour figurer un couloir.
Les autres écoliers, devant et derrière l’enfant, avancent en file indienne, leur gros cartable sur le dos, leur bob jaune sur la tête. La plupart des enfants sont un peu trop gros pour leur âge. La petite fille aussi.
Une fois, elle avait demandé à ses parents :
-          Pourquoi on doit mettre ce chapeau jaune ? »
Papa avait ignoré la question. Maman avait répondu :
-          C’est parce qu’en hiver, les jours sont plus courts. Quand tu rentres de l’école, c’est déjà la nuit. C’est dangereux, avec les voitures. Mais le jaune se voit mieux quand il fait noir. C’est pour ça. C’est plus sûr.
-          Mais on doit le porter même la journée ? Même en été ?
-          Ça marche aussi le jour. Et puis, comme ça, on est sûr de ne pas oublier. Donc obéis bien à la maîtresse, et garde toujours ton chapeau sur la tête, pour que les voitures te voient bien et t’évitent. Fais-y attention. C’est important.
Le vent doucement souffle, s’attarde sur les pointes des graminées. Sur la gauche, le champ se balance mollement, comme une fourrure de chien qui s’ébroue. Et d’un seul coup, la bourrasque survient. Les bobs jaunes se soulèvent, mais ne quittent pas les cheveux : les jugulaires retiennent le couvre-chef. Seul le chapeau de la petite fille est emporté par le vent : il n’y a pas d’élastique. Comme un papillon couleur safran, il volète au-dessus de la route, et plonge dans les roseaux, à gauche, de l’autre côté.
La petite fille ne réfléchit plus. Oubliant toutes les consignes, elle s’élance. Elle franchit la ligne blanche entre deux plots, traverse la chaussée. L’adulte le plus proche fait : « NON ! N’y va pas !» Mais elle entre déjà dans les roseaux, s’y enfonce. Elle ignore les innombrables panneaux et leurs symboles de mise en garde. L’homme la poursuit. Il tend la main. Il crie encore : « NON ! Reviens ! » La petite comprend qu’elle est allée trop loin. Elle ne devrait pas être là. Le danger s’y cache, invisible. Mais elle sent la caresse des tiges sur ses joues, la mollesse de la boue sous ses souliers. C’est frais sur la peau, et visqueux sous la semelle. Ça sent. Ça sent la terre. L’enfant fait un pas et son pied s’enfonce. La vase lui arrive jusqu’aux chevilles. Elle manque de tomber, se rattrape, sent son jouet électronique porté en pendentif rebondir contre sa poitrine. Elle parvient à se saisir de son chapeau à terre, le serre contre sa poitrine. Aussitôt, deux mains rudes s’abattent sur ses épaules. On la force à se retourner. Elle tombe nez à nez avec un visage d’adulte ridé, plissé, convulsé, rougeoyant.
« Je t’ai DIT... »
La main s’abat. De toute sa force, l’homme se met à gifler la petite fille.
***
La veille, un dimanche, alors que comme toujours elle était enfermée à la maison, elle avait décidé de découper son chapeau aux ciseaux.
Le dimanche, c’était prison. Interdiction de sortir. Par conséquent, l’enfant passait la journée à manger des cochonneries en regardant la télé. Tout en regardant les dessins animés, elle se grattait sans cesse, elle remuait, elle se rongeait les ongles. Et de temps en temps, elle prenait un peigne à cheveux, et se labourait la peau du bras avec, conscienceusement. Dans le sens du poil, dans le sens inverse. Dans le sens du poil, dans le sens inverse. Encore. Les stries rouges finissent par saigner. Elle doit mettre des habits à manches longues, alors : il faut cacher.
Mais des fois, ça ne suffit plus ; et donc elle décide de détruire le matériel. Comme ça, par désoeuvrement, le cœur exaspéré. La petite fille ainsi avait découpé l’élastique en petits morceaux, et avait commencé à entailler le chapeau. Elle voulait le réduire en miettes, méthodiquement. Bout d’étoffe que l’on doit chérir – symbole de sûreté, encore de l’obéissance, la tête serrée, enserrée, étouffée. Non. Plus jamais.
Maman était entrée à ce moment-là, aux premiers coups de ciseaux. L’adulte avait crié très fort : « MAIS QU’EST-CE QUI NE VA PAS AVEC TOI ? ». Presqu’aussitôt, elle avait regretté de s’être laissée emporter. Elle s’était excusée. « Tu comprends, Maman est si malheureuse, pourquoi tu dois en rajouter ? » La mère avait commencé à pleurer sans bruit : les paupières battantes, les larmes sortant les unes après les autres, à la queu leu leu, comme la file des écoliers sur le chemin de l’école. Maman essuyait ses pleurs tantôt avec le gras de la paume, tantôt d’un revers de la main. Des tics nerveux lui travaillaient fréquemment le visage. Il n’y avait rien à faire. Maman pleurait tout le temps. Plus tard, Papa était rentré et n’avait rien dit. Comme d’habitude.
***
La gamine avait beaucoup hurlé. Elle s’était roulé par terre, souillant ses vêtements de boue, pendant que l’homme avait essayé de la tirer en arrière. Il lui avait arraché le devant de sa chemise, les boutons avaient volé avant de disparaître dans la vase.
Plus tard, il s’était présenté devant les parents, la mine basse, la casquette entre les doigts. Il s’était identifié comme le pompiste de la station-service, à la sortie du village. Il était venu à la maison avec la petite fille, qui après son coup d’éclat s’était logiquement trouvée dispensée d’ecole. L’infirmière scolaire s’était contenté de passer un scanner sur son corps. Les souliers étaient fichus car tachés de boue. On lui avait donné des chaussons. Et puis on lui avait prêté un autre chapeau.
Dans la salle de séjour, l’écolière sanglotait avec gravité, les pieds dans ses pantoufles. Son agresseur, devant sa tasse de thé froid, fixait le sol. Il n’arrêtait plus de s’excuser. Il transmettait sa honte aux parents. « Je m’excuse, je n’aurais jamais dû gifler votre fille... Elle ne devait pas aller là-bas... C’était dangereux... Une zone interdite... Je me suis emporté... J’avais peur... Je suis impardonnable... » Papa et Maman, figés, souriant bêtement par convention, ne savaient que dire. L’homme avait certes frappé leur fille chérie, mais il avait dans le même temps tenté de la protéger. Le cas présentait une contradiction trop profonde. Le pompiste avait l’air sincère dans ses regrets. Il pleurait presque, s’embrouillait, serrait les poings. Il était clair que lui aussi était constamment habité par une mer de tension. Les parents lui firent des reproches, mais n’osèrent pas l’accabler. Ils finirent par l’assurer de leur compréhension, même si la réponse avait été « excessive ». Ils avaient déjà décidé, implicitement, de ne plus jamais aller chercher de l’essence à la station-service à la sortie du village, de peur de le croiser encore. De toute façon, cinq mois plus tard, il se suiciderait.
L’homme s’en fut enfin, non sans avoir multiplié les excuses, à l’infini. Ce n’est qu’à ce moment que Papa se décida enfin à gronder la petite :
-          Non mais petite sotte, tu ne l’as pas volé. Qu’est-ce qu’on t’a appris ? De bien suivre le chemin tracé, de ne jamais dévier, de ne pas aller se promener toute seule dans la nature. De toujours demander la permission pour toucher les plantes et les cailloux. Tu dois TOUJOURS demander. Pourquoi tu es partie comme ca ? C’est irresponsable. Ce n’est pas ce qu’on t’a appris. Il y a des règles, et elles doivent être respectées pour ta propre sécurité. Alors, pourquoi ? Pourquoi vouloir inquiéter tes parents ? »
Les pleurs enfantins redoublèrent. L’humiliation n’avait pas l’air de vouloir se terminer. La petite fille aurait aimé dire à ses parents et au monsieur qu’elle avait couru après son chapeau comme pour racheter sa mauvaise action de la veille, pour bien montrer que son bob, malgré tout, comptait pour elle... Qu’elle était une bonne petite fille. Qu’elle regrettait d’avoir abîmé son couvre-chef. Elle ne voulait pas qu’on l’accuse de l’avoir perdu exprès. C’était plus important que tout. Plus que la zone interdite. C’était impossible d’expliquer tout ça d’un seul coup. Alors elle gardait le silence, le visage en feu, des sillons de larmes jusqu’à la bouche, parfois jusqu’au menton.
Maman soupire. Désemparée, elle regarde Papa,. Celui-ci ne dit rien. Cela fait des années que son visage est un masque, ses expressions figées, son maintien raide. Il n’y a plus grand-chose qui transperce. Ou même qui vive. Papa avait décidé de rester sur place après l’accident. Même si cela voulait dire vivre avec la peur, apprendre à sa propre fille à éviter les zones interdites, à se contrôler en permanence. Et à porter un compteur, à ne jamais s’en séparer. Apprendre à sa fille à toujours demander, avant de faire quoi que ce soit : « Maman, est-ce que je peux toucher la pierre ? Maman, est-ce que je peux toucher la feuille ? Est-ce que je peux aller dehors ? Est-ce que je peux toucher le petit chien ? » Il fallait scanner tout ce qu’elle approchait. La gamine restait là, les yeux écartés, attendant que ses parents vérifient avec le compteur qu’il n’y avait pas de danger. Pour le plus petit objet de la vie quotidienne, c’était la vérification permanente. Il fallait quêter l’approbation des adultes pour interagir avec l’environnement. Le monde se résumait à une série de comptes, une vie scrutative, soupesée, mesurée.
Il y a eu un temps où tout cela n’était pas nécessaire. Il y a longtemps. Il y a eu ce jour où l’univers s’est cassé. La petite fille ne s’en souvient plus, de cette vie du temps passé, elle était trop jeune : oublié ce temps jadis, où tout était à disposition, gratuit, libre, offert. Elle, elle a toujours vécu dans le mince couloir de ses possibilités. Elle a constamment habité dans la non-vie. Sa limite ? Elle étend la main, bouge les doigts. Elle peut presque la toucher, la cloche de verre qui la protège du monde. Mais le monde n’a pas attendu sagement dehors : il a défoncé le verre, est rentrée en elle, l’a infusée. La gamine est rongée. Elle le devine. Le ver du poison est dans ses entrailles. Grignotement muet, invisible, des termites. Pourtant, tout le monde a l’air de croire que la cloche est étanche. Tout le monde regarde ailleurs, pour ne pas voir les infiltrations du poison. Tout le monde a peur.

***

La petite mange en silence. Ses parents aussi. Elle ne dit rien. Ses joues la cuisent encore. Là-bas, dans le champ, le pompiste était devenu comme fou, l’avait frappée à pleines mains, l’avait secouée, déchiré son habit. Mais c’était pour la protéger. La retirer du champ, le plus vite possible. Les plantes, c’est le danger. L’herbe, c’est le danger. La pluie, c’est le danger. La gadoue, c’est le danger. L’eau, c’est le danger. La montagne, c’est le danger. La mer, c’est le danger. La forêt, c’est le danger. Les animaux, c’est le danger. La nature, c’est le danger. Une fois intégré tout cela, on peut tenter de sortir dehors. On peut tenter de survivre. Mais si on baisse sa garde un instant : on s’expose, on se met sous les crocs. C’est invisible, c’est dans l’air, c’est dans le ciel. C’est dans la feuille, l’écorce, la flaque d’eau. C’est tapi. Et quand on va trop loin, ça se referme sur nous. On ne voit rien, on ne sent rien. Et pourtant, ça rentre à l’intérieur. C’est une combustion lente de flammes froides, invisibles. Le compteur, protection dérisoire, ne fait que comptabiliser les assauts. Il faut toujours, toujours, contrôler les gestes, sa vie, ses pensées, de A à Z. Pas de faille, être sur le qui-vive. Penser sécurité, rester sur le bitume, rester sur la ligne, le chemin, la direction, même si cela veut dire terminer la journée épuisée nerveusement, cobaye d’une expérience limite de privation sensorielle. Le petit corps est moulu, le dos est une plaque de métal, les muscles sont atrocement courbaturés et la bouche est desséchée, épaissie.

***

C’est l’heure de dormir.
La petite fille se met en pyjama. Elle coule dans son lit, ferme les yeux. Elle sombre aussitôt dans un sommeil lourd, dans une inconscience de pourceau repu. Elle tourbillonne dans un érèbe poisseux, visqueux, opaque. Ses nerfs sont sectionnés, un à un, méthodiquement, aux ciseaux. Elle se sent devenir une poupée de chair, une poupée de chair de 8 ans, sans ongles, sans doigts, sans dents, sans langue, sans cheveux. Sans épiderme, sans sensation. Ses orbites sont vides. Les organes sortent du ventre comme des cailloux. L’enfant se vide, perd son sang, son eau, sa peau devient transparente. Le monde l’écrase. Son coeur est devenu une poche de lait froide. Elle est absolument seule et glacée. Elle se tient debout, fantôme brillant dans la nuit.

***

Quand elle se réveille le lendemain matin, le matelas est tout mouillé. Comme chaque nuit, elle s’est pissée dessus. Comme chaque matin, la première inspiration lui brûle les poumons. Elle reste allongée un long moment, lestée, incapable de bouger, l’entrejambe irritée. Enfin, son premier geste est de prendre son compteur électronique posé sur sa table de nuit et de le mettre autour du cou. Le pendentif, contre sa poitrine, est son deuxième coeur. Le talisman de protection contre les esprits. Le talisman qui arrête le monde et le temps. Elle reprend conscience de sa cloche de verre.

Elle sait déjà qu’elle ne grandira plus.

OPAPPI ! [Gallinacé Ardent]

OPAPPI !

« Aucun problème de santé n’a été enregistré jusqu’à présent
et il n’y en aura pas à l’avenir. Aujourd’hui, sous le ciel bleu de Fukushima,
des enfants jouent au ballon et regardent vers l’avenir.
Pas vers le passé. »
Shinzo Abe, premier ministre du Japon, 7 septembre 2013, Buenos Aires.

 Une nuit, Yumiko a fait un rêve.

Fukushima-ken, Namié-shi. 9h45.
Yumiko est dans le gymnase. Coupe frangée, cheveux de jais, bouche encore enfantine. Tenue d’écolière. Le calendrier mural indique jeudi 25 juillet, le spectacle va commencer.
La petite fille habite à Namié. Elle suit ses cours au collège Minami-Horibata. Elle est en première année de collège, mais ils ne sont déjà plus que 10 dans la classe. Les autres enfants ont fait leurs adieux. Ils sont partis très loin, de l’autre côté du Japon. Cela a rendu Yumiko très triste (scènes de larmes).
A présent, Yumiko est tout excitée. Elle oublie sa peur quotidienne, sa vie ennuyeuse et passée à l’éteignoir, les règles, les obligations, les interdictions. Le gymnase de l’école grouille de monde. Il y a tous les élèves et tous les parents (pour pouvoir remplir suffisamment la salle, ils ont été chercher des élèves d’autres écoles et les ont acheminés par bus – Soma, Minami-Soma, Iitate-mura, Ipponmatsu, Rikuzentakata...) Empêtrées dans leurs corps de peluche, des mascottes représentant les différentes villes gigotent sur place en faisant de grands gestes de la main : Kyuchan le cheval vert, de Soma ; Popomuru le gros navet rose, de Minami-Soma ; Gyudon-kun le bol de riz à la viande, de Iitate-mura ; Mattchan le lapin, de Ipponmatsu ; Mumu l’hippopotame violet, de Rikuzentakata.
Elle a pu apercevoir de loin Tamuro, le fameux presentateur télé ! Il a ses lunettes de soleil habituelles : sa marque de fabrique. A ses côtés, Moody Katsuyama ajuste son surdimensionné noeud papillon rose et s’éclaircit la voix. Il se prépare à chanter des mélopées langoureuses de sa voix de crooner de karaoké. Mais Tamuro et Moody Katsuyama ne seront pas seuls : toutes les célébrités vont défiler, là, sur le podium. Des gens que Yu,iko n’a vus seulement à la télé. Des gens qui ont fait rire des dizaines de millions de personnes.
Sekai no abe-atsu, avec sa moustache à l’ancienne et sa face congestionnée. Kojima Yoshio et ses roulements d’épaules. Tetsu and Tomo, leur duo à la guitare en survêtement bleu et rouge. Koriki le catcheur d’un mètre 50, son slip noir, sa cape et son gros bide. Edo Harumi et ses « gueuuuu » lancés en bougeant les index. Ce serait un gag-marathon. Et pour le glamour, on a annoncé (sous réserves) la participation de quelques membres de AKB48.   
Au-dessus de l’estrade, une grande banderole déployée :
« Redonner le sourire aux enfants victimes de la catastrophe – Saisir à pleines mains l’avenir ».
C’est le slogan officiel de l’année. Tous les artistes s’apprêtent à se donner beaucoup de peine pour amuser les enfants - les réconforter, leur donner chaud au cœur, leur faire briller les yeux. La télé, dans un coin, filme.
Ça commence. Tamuro avec un grand sourire en croissant de lune, s’exclame : « Saa, mina-san... ohayo gozaimasu ! » Et ses deux acolytes féminins habillés de blanc s’écrient aussitôt, dans un écho suraigu : « Ohayo gozaimaaaasuu ! » S’ensuit un discours mélopieux sur le temps qu’il a fait ces derniers jours, sur la nécessité de réaliser ses rêves, d’être de bonne humeur en permanence, et de bien manger ses céréales. Moody Katsuyama, tout clignotant de strass, un énorme noeud papillon sous la gorge, a la main posée sur le coeur. Il est souriant, quoique larmoyant. D’ailleurs, tout le monde a les larmes aux yeux mais un grand sourire.
Mais place au rire ! Kojima Yoshio arrive en scène, déclenchant une clameur de joie. D’un geste net, il arrive tout ses vêtements d’un seul coup, dévoilant son slip vert pomme. Il se trémousse, plie les genoux, fait semblant de frapper du poing le sol, et braille « Sonna ni kankei nee ! Sonna ni kankei nee ! », son cri de guerre. Les enfants se roulent par terre de rire. Yumiko aussi. Puis Kojima Yoshio quasiment nu secoue les épaules en moulinets, tire la langue en se dandinant, puis, levant une jambe, il se frappe le front du gras de la paume en flûtant : « OPAPPI ! » (abréviation drolatique de Ocean PAcific PEAce, nul ne sait pourquoi). L’hilarité fait vibrer la salle, emplit les recoins, les enfants gigotent comme une houle.
Puis l’amuseur se précipite sur le micro :
« Mesdames et messieurs, il y a eu un petit changement de programme. Au lieu du programme précédemment annoncé de danses et de sketches amusants, le spectacle va maintenant consister en un tabassage systématique des enfants désobéissants »
L’atmosphère change du tout au tout, se leste de gravité. L’assemblée se fige, un peu choquée. Kojima Yoshio empoigne un enfant du premier rang, le traîne sur l’estrade, et lui frappe violemment le front en hurlant : « OPPAPI ! Comme ca, les petits amis : OPPAPI ! » Et il giffle encore l’enfant sur la tête. « Mettez-vous en file, les enfants ! Et qu’ca saute ! »
Tous les regards des adultes se tournent vers les méchants petits garcons et les méchantes petits filles (méchants : mais ils le sont tous, après tout : le compteur geiger le sait, il enregistre tout, ils savent qu’ils ont joué dehors, qu’ils ont touché quelque chose qu’il ne fallait pas, qu’ils n’ont pas voulu boire le lait des éleveurs locaux, qu’ils ont fait des caprices, ils ont été méchants, méchants, ils ont secoué leur cage, ils ont voulu respirer l’air extérieur, ramasser de la terre, ils ne se sont pas lavés, pas tenus droits, pas été gais, ils n’ont pas souri, or il faut sourire, souriez souriez, ou mourez, fermez vos gueules, devant, sales petites bêtes, droit, droit, ne sortez pas des clous, respirez comme on vous dit, fermez-vous, renfermez-vous, claquemurez-vous, mais souriez, ayez le sourire du Bouddha, même les pieds dans la merde il sourit encore gravement, tranquillement, le sourire du monde, obéissant, rangé, ayant exclu toute passion, marionnette de chair, yeux crevés, membres atrophiés, méchants, méchants).
Les élèves se mettent debout, sans rébellion. Ils se mettent tous en file. Certains commencent déjà à pleurer. Mais ils n’ont pas le choix. Ils ont été dressés à obéir, à ne jamais contester la parole de l’adulte. Même si cela implique sa propre destruction. Au fond, toutes les grandes personnes le désirent : frapper les enfants. Au bout de chaque file s’est placé un amuseur ou une mascotte, la main levée, prêt à frapper. Coup de sifflet de Tamuro, on commence : « 1, 2, 3 – pan – OPAPPI ! - suivant ». Kojima Yoshio est très rapide, on dirait qu’il marque du bétail de sa paume, OPAPPI ! Moody Katsuyama, les yeux embués, toujours souriant, distribue des claques en rythme. Kyuchan la mascotte fait sentir sur les corps le poing de l’adulte dans son gant de fourrure verte. Les parents se joignent bien volontiers à la bastonnade (tout le monde doit participer, allez allez, on s’amuse ! Plus d’hypocrisie, vous avez tous rêvé de faire ça, punir, punir, non vos enfants ne grandiront pas, nuisibles, nuisibles, souriez souriez). On ne vise plus le front, maintenant, on tape de toutes les phalanges, on a même le droit de donner des coups de pieds, c’est drôle ! Mais attention, une seule règle : il faut crier « OPAPPI ! » quand on frappe, c’est la loi. Au coup de sifflet, OPAPPI ! Les mêmes trois syllabes idiotes vagies par des centaines de papas et de mamans. Le gymnase bruisse des coups sur la chair des enfants, OPAPPI ! Les joues des écoliers tournent au rouge vif. Le sang gicle des narines. Les dents de lait sont brisées.
Une nouvelle banderole, déployée dans tout la largeur du gymnase, a remplacé l’ancienne.
« Redonner le sourire à la catastrophe – Saisir à pleines mains les enfants victimes de l’avenir ».
Et Kojima Yoshio hurle pour ne pas laisser l’élan retomber : Mauvais élèves, pourquoi ne respectez-vous pas les règles, vous n’aviez pas le droit de toucher, de désobéir aux parents, vous le savez, souillons, petits vicieux indisciplinés, bouts de cadavres ! Yumiko arrive en bout de file. Des sillons de larmes lui dégoulinent des yeux. Elle sanglote. Mais elle sait que c’est pour son bien. La silhouette imposante de Kojima Yoshio, quasiment nue, palpitante de sueur, se dresse comme un démon. Coup de sifflet. Le son ralentit, le monde a l’air de fondre, l’homme frappe de toute la force de son poing, qui vient labourer au ralenti le visage de Yumiko. L’arète nasale est écrasée et s’enfonce dans le crâne, les dents giclent comme des éclaboussures, le poing de l’amuseur, velu, calleux, a remplacé les traits du visage de la petite fille. Puis, lentement, méthodiquement, Kojima Yoshio tourne son poing, tordant la peau et les chairs dévastées. A travers le rideau de douche qui couvre ses yeux ensanglantés, Yumiko peut voir l’homme énorme, bouillant et rouge, hurler de toutes ses forces, crachant des postillons brûlants comme des gouttes de flamme :
OPAPPI !

La scène se brouille ensuite dans un déluge d’images de violence, d’images de sang, collantes, rouges, saturées. Le coeur exsude sa rage, jubilation amère, pensées dures comme des cailloux, méchantes, absolues, des envies de saccage, des lacérations roses.

Dans son âme de lièvre noir, la petite fille rêve de déchirer le monde avec les dents.