Vintage Porn Star
“And where will she go and what shall she do
When midnight comes around”
When midnight comes around”
(Velvet Undergrounds –All tomorrow’s parties)
Nous sommes le 23 septembre 2036 et sur le site ValuablePastShots.com on peut lire pleine page, en police indigo sur fond noir « débranchez les machines, oubliez les souvenirs numériques et sortez, ce soir le passé est dehors ».
Du poste de contrôle vidéo, je regarde la foule gonfler et se masser devant l’écran géant. Les enfants arrivent par vagues désordonnées, tournant autour de leurs parents comme des satellites à l’orbite chaotique. Les adultes ne tentent même plus de les calmer, le rapport de force n’est de toute façon plus de leur côté depuis longtemps. On commence aussi à apercevoir quelques personnes vraiment vieilles, les personnes les plus vieilles que je n’ai jamais vues. Les gosses s’impatientent et se mettent à secouer leurs lampions pour essayer de former des lettres lumineuses dans la nuit. À l’intérieur, des leds clignotent en tentant vainement d’imiter la lueur jaune et vacillante d’une flamme de bougie, faisant ressembler à des spectres digitaux les visages imprimés sur le tissu. La place elle-même est décorée de larges panneaux où sont écrites d’interminables listes de noms apposées sur des photographies d’enfants au sourire surnaturel. À chaque célébration, on a droit au même mélange de nostalgie kitsch et de chantage à la mémoire, comme si les morts d’hier devaient fatalement venir nous pourrir la vie.
Dans la salle, Linda C. Beauchamp stoppe le réglage de la console de son quand le gars de la sécurité s’attarde un peu trop longtemps sur mon badge. Il me détaille en marmonnant « Arthur D. Cantor, projectionniste stagiaire » avant de reprendre le visionnage de notre montage. Linda a insisté pour que je mette mon vrai nom quand j’ai fait le badge ce matin, au cas où l'on vérifierait mon identité. Une fois la vidéo terminée le type hoche la tête et se barre retrouver sa famille. La porte d’acier a à peine claqué que je lance l’algorithme de décodage. La machine crépite quelque temps sous la taille inhabituelle de l’archive. Linda pose sa main sur la mienne et la place sur la touche de démarrage. Pour moi cette proximité est presque plus troublante que ce que l’on a vécu jusqu’ici. Sa tête sur mon épaule elle murmure : « vas-y ».
Les premiers crachotements des enceintes stoppent net l’agitation de la foule. Un couple d’enfants d’une dizaine d’années se tenant par la main apparaît sur l’écran. L’image a été bruitée et traitée avec des filtres sépia pour ressembler à une antique bande super 8. Le rendu naturel et les images haute définition sont si réels qu’ils créent une sorte de décalage, comme si le passé prenait place dans le présent. Alors on a vieilli des images déjà anciennes pour leur donner la saveur d’une époque deux fois révolue. Des souvenirs de nos frères avec la couleur des souvenirs de nos parents.