samedi 3 septembre 2011

Tremens [Corvis]


Tous morts. Tous emmenés dans les ténèbres par cette substance illicite.
Un patch noir à coller sur sa tempe. Des centaines d’aiguilles microscopiques qui pénètrent sous la peau. Et la drogue se diffuse dans le corps et le cerveau. 
D’où vient-elle ? Quelle est sa composition ?  Qui la crée et l’écoule ?
Le produit est trop récent, et sa propagation trop secrète et maîtrisée pour que l’on en connaisse les détails. L’ombre d’un soupçon tout au plus, et des rumeurs distillées aux médias. Une overdose psychique. Un excès de folie, peut-être, la faute en incombe au bien-être, au plaisir, à la jouissance terrifiante que procure cette mixture chimique. Une sorte de cauchemar orgasmique.
C’est ce qu’on dit.
De simples supputations.
Mais aucun vivant ne connaît la vérité. Si les morts pouvaient parler, sans doute nous éclaireraient-ils, en riant de notre insignifiance. En l’état, le flou est total, et savamment entretenu, la police s’étant bien gardée de révéler quoi que ce soit quant aux circonstances dans lesquelles les corps avaient été trouvés.
Étaient-ils dans un état si peu ragoûtant qu’ils auraient choqué les lecteurs du Nouveau Détective et autres internautes conservant précieusement rotten.com dans leurs favoris ?
Que pourrait-on nous cacher de si sensationnel ?
Des cheveux blancs, les yeux révulsés ?
De l’auto-mutilation ?
Des suicides ou des meurtres soufflés par de puissants hallucinogènes ne sont pas exceptionnels, loin de là.
Toutes ces zones d’ombre ont peut-être incité au sérieux de l’enquête, et à la détermination dont fait preuve la police.
Une seule certitude néanmoins : le danger est réel.
Cette drogue, le Tremens (le nom sur les boîtes retrouvées près des corps reste bien la seule information divulguée sans ambages), ne se trouve visiblement sur le marché que depuis une semaine, et en 7 jours le nombre total des victimes s’élève déjà à plus d’une dizaine.
Ce taux de mortalité annoncé va-t-il endiguer la prise de Tremens chez les consommateurs de stupéfiants ? Rien n’est moins sûr. Les addictions étant toujours plus fortes et l’attrait des plaisirs artificiels toujours plus irrépressible, il se pourrait même que l’épidémie se propage rapidement.
D’où la motivation des instances et des organismes policiers. Dans les milieux opaques du pouvoir, on parle déjà de possible menace terroriste du Moyen-Orient, ou de quelqu’obscur mouvement nihiliste. Certains médias contestataires osent revendiquer la thèse d’un nettoyage des quartiers pauvres, et des marginaux de toute sorte, manigancé par d’hypothétiques agences gouvernementales et leurs hommes de l’ombre.
Et la connaissance du sujet de rester terriblement vaporeuse, la police se contentant de suivre les habituelles pistes des bas-fonds pour pister l’origine de ce tueur chimique.
Sans chercher à comprendre son fonctionnement.
De toute évidence, c’est une erreur monumentale.
Il ne s’agit plus d’une chasse à courre contre des revendeurs de cocaïne « pervertissant l’innocence de nos enfants ». On ne cherche pas les responsables de lettres piégées d’un anthrax bien connu en conseillant aux usagers de ne pas ouvrir les colis suspects.
Le Tremens est un poison inconnu, une bombe prête à sauter qui se balade actuellement de main en main dans les ruelles les plus secrètes de la ville.
Combien de temps avant que des individus aux desseins plus ambitieux ne s’amusent à en faire une arme ou les substituent à des produits pharmaceutiques ? Et ce sans que personne n’ait pris le temps de connaître la composition et les effets de cette drogue.
Pourtant il faut savoir. Pour combattre le mal, il faut connaître le mal. Il faut comprendre, il faut voir ce qu’ils ont vu, ressentir ce qu’ils ont ressenti. Sous un contrôle médical accru, en prenant de nombreuses précautions, et par des professionnels conscients des risques.

 “ Je n’ai pas l’ombre d’un doute sur la dangerosité de cette substance, il va falloir me surveiller heure par heure, minute par minute, tout au long de l’expérience. On ne connaît pas le mode de fonctionnement du Tremens, on est dans le flou total, je pourrais très bien en venir aux mains, à me griffer jusqu’à l’os, à essayer de  m’arracher les yeux sous les effets psychotropes de la drogue. On a vu des jeunes tenter de s’ouvrir le ventre aux ciseaux pour moins que ça parce qu’ils étaient persuadés que des araignées y grouillaient, ceux qui connaissent le peyotl ne me contrediront pas. Je vais commencer par un seul patch, on verra ce que ça donne. Ne quittez des yeux ni les moniteurs, ni moi, au moindre problème, n’hésitez pas à tout arrêter.

Joseph reprend sa respiration, et pense à la décision qu’il a prise il y a quelques jours, mûrie dans un coin de son crâne pendant que ses doutes et ses scrupules faisaient les cent pas.

Il se revoit, engoncé dans son fauteuil de ministre, en train de contempler autour de lui le bureau cossu et boisé, fruit de nombreuses années de labeur et d’échelons gravis, et qui représentait bien l’histoire de sa vie.
Aux murs, dans de sobres cadres vitrifiés, ses multiples diplômes. Licence, doctorat. Médecine, Neurologie. Des articles de presse vantant ses travaux sur l’addiction, les drogues et les moyens de les combattre. Sur des étagères en noyer, quelques bibelots, des trophées hérités de sa jeunesse et d’autres plus sérieux et récents. Une coupe de championnat de football Minimes, des médailles de judo de différentes valeurs se disputent une place de choix parmi les récompenses professionnelles du milieu de la santé.
Il avait accompli tout ce chemin, acquis la reconnaissance de ses pairs, une expérience et une certaine notoriété pour en arriver justement à ce genre de décision. La balle était dans son camp, c’était lui le chef du service, et même le respecté directeur de la clinique, et il fallait faire deux poids deux mesures.
Le regard fixe transperçant le journal dont la une pleurait une nouvelle victime, Joseph avait fait jouer machinalement la boîte rectangulaire d’un noir profond entre ses doigts. Ce qu’il comptait faire était nécessaire, mais profondément illicite et certainement très dangereux. La simple manière dont il s’était procuré ce tube de Tremens se confondait dans l’illégalité la plus totale. Des réseaux hérités de son tumultueux passé. Et il faudrait aussi convaincre ses collègues et ses assistants. Le bon sens ne manquerait pas de lui glisser à l’oreille que cette expérience tenait plus du suicide que d’autre chose.

Joseph presse ses paupières pour tâcher d’atténuer la migraine qui le reprend, et décide de se concentrer sur le présent. Il est bien trop tard pour douter.

Il est déjà assis sur le lit. Immobile, le regard divaguant sur ses doigts mordus par des capteurs en forme de pinces crocodiles, il sent au rythme de sa respiration les disques de l’électrocardiographe tirer sur les poils de son torse, comme les ventouses d’une pieuvre froide et un peu gluante. Où que se pose son regard, des périphériques artificiels semblent reliés à son corps. Après forces négociations, il a pu éviter l’EEG sous-durale, mais une couronne d’électrodes multicolores orne tout de même son cuir chevelu, et ses bras sont piquetés de multiples perfusions et de senseurs en tous genres.
Harnaché de la sorte, il ressemble à un curieux cyborg rafistolé en attente d’une vivisection sauvage.
Autour de lui, ses collègues, ses amis, ses internes, le regardent et l’écoutent avec application et inquiétude. Tous attentifs aux paroles de ce cobaye autoproclamé, respectueux de son courage, et effrayés de connaître les motivations qui le poussent à cette dangereuse expérience. Cet obscur dessein reste pour eux la dernière ombre au tableau.
Est-il à ce point dévoué à la science ?
Est-ce une quête personnelle, un de ces proches a-t-il été victime de cette drogue ?
Est-il tout simplement fou ?

Bientôt ces figures de tragédie antique aux visages graves quittent la pièce, laissant Joseph seul avec sa boîte de patch, ses parasites synthétiques, et sa conscience.
Il s’allonge sur le lit, regarde fixement la minuscule tache d’humidité qui s’étiole au plafond, et s’empare du patch assassin.
Le Tremens. Enfin, savoir la vérité. Découvrir son pouvoir et ses faiblesses, une fois pour toutes. Entrer dans l’histoire.
Il se sent presque excité en ressentant le léger picotement des aiguillons se faufiler à travers les parois de son derme.





Les ombres.
Les ombres nous envahissent.
Pourquoi cette pensée tout à coup ?
Qu’est-ce que c’est que cette frayeur tiède qui obscurcit mon esprit ?
La pièce s’est assombrie, comme plongée dans une encre impalpable. Comme si quelqu’un avait tourné un variateur jusqu’à extinction des feux. Plus que ça, la lumière a disparu progressivement, noyée dans un flux d’ébène, comme une nappe de ténèbres déposée devant ses yeux. L’univers immaculé de l’hôpital s’est disloqué petit à petit. Une peinture s’écaillant sur l’abysse.
Dehors le paysage est englué dans une mélasse noire.
Joseph est resté allongé, attentif aux changements, et tourne simplement la tête vers la fenêtre. Des pensées affluent dans son cerveau sans qu’il en ait le contrôle.
Voilà le visage de l’Apocalypse.
Voilà à quoi ressemblera la fin du monde.
Quelque chose l’abreuve d’informations, d’explications, mais il ne pense même pas. Le Tremens l’en empêche. Il a la sensation de crier directement, sans un bruit, et d’écouter. Et de l’autre côté du mur, de l’autre côté de la vitre, personne ne l’entend.
Il le sait.
Pour eux, il ne crie pas. Il est simplement endormi. Pour lui, c’est une sorte d’autre dimension, qui se propage et se développe à toute vitesse autour du lit. La tache d’humidité au plafond s’élargit et moisit, le papier peint se détache, vieillit, se racornit, le mur derrière lui s’émiette, une fissure se forme sur une arête, jusqu’à un coin en hauteur de la pièce, suintant d’un liquide entre le sang et l’eau noirâtre des égouts, la vitre de l’unique fenêtre se salit, se fêle, les rideaux tombent en lambeaux, le bois du lit pourrit, et s’effrite.
Le décor se décrépit, s’obscurcit.
Mais curieusement, Joseph ne ressent aucune appréhension. La fascination qu’il éprouve devant ce phénomène psychique, cette altération visuelle inexplicable…
Il sait qu’il est fort, ce n’est qu’une hallucination chimique particulièrement tenace et impressionnante. Le sourire au coin des lèvres et les yeux brillants, il regarde le décor stabiliser sa transformation en cloaque défraîchi.
Il est sur le point de faire une découverte capitale, il est pur, irradiant d’énergie, et ceci n’a finalement rien de terrifiant.
C’est un train fantôme dont on connaît déjà les ficelles, un film dont on apprécie les efforts techniques pour instaurer un malaise. Un mouvement.
Quelque chose a bougé au milieu des ombres.
Il n’est plus seul.




L’ombre.
L’ombre me surveille.
C’est la seule chose à laquelle le Tremens me permet de penser.
Mais ce n’est plus vraiment le terme exact. Joseph semble cohabiter avec une foule de voix et de pensées qui prennent le pas sur les siennes. Et il se soustrait volontiers à cette vibration cotonneuse.
Son crâne n’est plus qu’un bouillon de fascination, décantant quelques volutes de conscience. La migraine qui tenaillait sa nuque depuis plusieurs jours s’est tout simplement évaporée. Il est comme enveloppé dans une gangue de chaleur voluptueuse, comme si du plaisir brut circulait dans ses veines. Il ne voit plus ni capteurs, ni électrodes, ni perfusions, seulement ses vaisseaux rouges brillant sous sa peau, cette tiédeur qui se diffuse dans son corps.
Je ne vois plus que cette autre dimension.
C’est une sensation irréelle. Une hallucination physique, sensorielle, bien plus puissante que les effets du LSD.
C’est tout aussi impressionnant, sinon plus que cette ombre vivante qui semble  (Qui est là) être là.
Qui semble…
Là où il est, elle existe.
Il la voit, transparente et insondable. Elle se déforme, s’étend, se décompose dans un hurlement silencieux. Elle rampe sur le sol comme un tapis de flammes. Parfois elle a vaguement forme humaine, silhouette immobile, drapée dans une cape impénétrable.
Parfois… Parfois elle ne peut être décrite. L’imagination humaine ne pourrait la concevoir.
Et pourtant Joseph la voit. Une présence invraisemblable, respirant, glissant doucement de droite à gauche, sans le quitter des yeux (qui n’existent pas). Le jaugeant, s’approchant lentement de lui pour le scruter. Son cœur a accéléré sa course. Son souffle se fait plus bruyant, et une sueur salée perle sur ses tempes. Il n’a pas peur, mais la fascination est telle qu’il sent des fourmis au bout de ses doigts.
Ou alors tu sens le courant organique passant dans les électrodes, tes perceptions sont accrues.
Quelque chose se dessine sur le mur. Comme une ombre plus noire que l’ombre. Comme si une lumière noire tenue était apparue, et éclairait en nuances de noir la cloison effritée.
C’est son père.
C’est l’ombre de son père qui se formait sur le mur de sa chambre, quand la porte s’ouvrait et qu’il venait le border. Le temps où tout n’était qu’innocence et où il apprenait à grandir. Et ce patriarche qu’il estimait tant, résumé parfaitement dans cette image obscure. La nostalgie l’envahit, et ses yeux se teintent de larmes cristallines. Un bien-être, paradoxal dans cet endroit, se déploie doucement.
Et puis c’est le souvenir des premiers plaisirs honteux mais si pressants. Il voit se dessiner devant lui la silhouette d’ébène ou l’image réelle de sa mère, se déshabillant nonchalamment, ou se caressant dans sa solitude, et un rouge sombre lui monte aux joues.
Il se souvient. Il observait à travers le trou de la serrure. Partagé entre la honte et l’excitation, il contemplait la seule femme qui traînait dans sa vie.
Et tout à coup, le noir absolu se met à se refermer lentement devant ses yeux, comme un obturateur photographique, et doucement il sent son esprit aspiré en arrière.
Il va se réveiller.
Le Tremens n’agit plus.
Non. Je veux rester. C’est passionnant. Je vais prendre une autre dose, laissez-moi y retourner !





Les ombres.
Les ombres se multiplient.
Elles sont plusieurs maintenant.
Mouvantes, informes, humaines, immobiles, terrifiantes, excitantes… Vivantes.

Elles sont derrière la vitre, à le regarder, magmas indescriptibles de matière noire et brumeuse.
Elles sont des silhouettes immobiles plaquées sur le sol, les murs ou le plafond par une lumière inexistante, ne se déplaçant que lorsque Joseph ne les regarde pas.
Elles sont des visages livides ou ténébreux, souriant, se regardant, curieuses, le regardant, méfiantes, d’autres fulminantes, impatientes…
Elles attendent quelque chose.
Bonjour, Joseph.
Un geste, un fait, une parole ? Quoi ?
Qu’est-ce qu’elles veulent, ces formes ulcérées, acérées, qui me soumettent à leurs regards presque accusateurs ?
Merci Joseph.
Ces “entités” houleuses.
Joseph chasse ses interrogations de son esprit, trop heureux d’avoir été renvoyé dans cette réalité alternée.
La sensation voluptueuse du Tremens refait surface.
Sa conscience s’est perdue dans l’infini obscurité le temps d’une fraction de seconde (ou bien d’une éternité), et puis la chambre est réapparue, et devant ses yeux s’est peinte cette nouvelle vision.
À son retour elles étaient déjà là. Toutes là. Elles grouillent et l’auscultent, et les formes changent. Elles se font plus précises.
Elles déchiffrent ton cerveau, Joseph.
Il y a quelques petites filles et petits garçons, des images intermittentes d’enfants riants, curieux ou interloqués. Tout le monde sait. Il est de notoriété publique que si Joseph ne s’était pas dirigé vers la neurologie, il serait certainement devenu pédiatre. Il les aiment tant qu’il en voudrait à lui, il est déjà très proche des adolescents, qu’il suit, conseille et protège des addictions.
Et les ombres ont changé déjà.
Les rires des enfants se sont évaporés, et quand il abandonne ses pensées, ce sont des jeunes femmes dans la fleur de l’âge qui peuplent la pièce, sous le regard de la pénombre
À la fois ombres sans traits et silhouettes éthérées.
Des créatures translucides, tels des fantômes, aux formes savoureuses, qui s’effeuillent langoureusement devant lui, puis, enfin nues, se caressent, s’approchent de lui, gémissantes et brûlantes.
Elles sont nombreuses autour de lui, à grimper sur le lit comme des animaux, harem sauvage et sensuel, à le toucher, l’embrasser, le caresser. Ce n’est plus leur présence, mais leur contact qu’il ressent. Cette hallucination semble si réelle… Les braises de leurs lèvres, la douceur de leur corps nus, ces mains fines qui le déshabillent progressivement… Elles guident sa main sur les courbes de leur corps, vers des endroits intouchables. Elles montent sur lui, collent leurs cuisses et leurs seins. Les unes après les autres (ou peut-être toutes en même temps), il les pénètre,
C’est si doux.
Déesses éthérées et organiques. Il ressent le plaisir extatique, plus fort qu’il ne l’avait jamais ressenti. Il exhale sa jouissance dans un râle, ne sachant plus à quelle, à combien de jeunes femmes, comment il vient de faire l’amour. Et l’acte recommence, encore et encore. L’extase ne redescend plus, sans cesse les naïades s’offrent à lui et décuplent ses sens. Comme s’il se démultipliait, il les pénètre toutes jusqu’à l’âme, jusqu’à ce qu’il croit réellement mourir de plaisir, spasmes d’une puissance inégalée.
Mais les ombres ne s’arrêtent pas.
Elles continuent à être sur lui, lui en elles, mais il est épuisé, verni d’une couche de sueur qui colle fermement ses cheveux sur son front.
Et les ombres sont furieuses, Joseph.
Elles deviennent sauvages. Violentes. Elles le griffent plus qu’elles ne le caressent, resserrent leurs cuisses comme un étau, et le plaisir commence à être douloureux.
Les visages sont déformés, les bouches remplies de lames de rasoir. Les ombres virevoltent, se déplacent à toute vitesse, se distendent, deviennent des formes monstrueuses, grondent, crient, hurlent, comme des apparitions cauchemardesques de maladies infantiles qui pulsent sur ses orbites.
Elles sont mécontentes.
Elles ont offert le plaisir brut, absolu, éreintant, et je n’ai rien donné en échange.
Elles attendent un juste retour des choses. Elles attendent une récompense.
Tu n’es pas pur, Joseph.
Il y a de l’ombre en toi. Il te faut donc ressentir ces plaisirs là pour que tu leur donnes ce qu’elles veulent ?
Délecte-toi, Joseph.
Il se rappelle.
À nouveau l’ombre de son père et de sa mère sur le mur. Ensemble. Criant violemment. Réminiscence de ces nombreuses disputes, de ces soirs où son père rentrait bien trop éméché de sa journée de travail. Sa mère lui faisait face, courageusement, mais l’alcool et la force physique avait souvent le dessus. Souvent il la battait à coup de poing ou de ceinture, parfois il la violait sauvagement. Puis il venait border Joseph.
Il voit son ombre à lui, quand il était enfant. Il admirait tellement son père. Le  regarder détruire la vie de sa mère d’un œil avide était si fascinant. Et il riait. C’était excitant, et il se touchait souvent.
Il a appris à aimer ça. Une envie grondante remisée au fond de lui. Il ne l’explique pas.
Et il ne veut pas que ça se sache.
Je ne veux pas y penser.
Joseph entend des gémissements, et ses souvenirs s’effacent.
Les ombres sensuelles ont disparu, et celles qui les remplacent ont tout l’air d’être leurs petites sœurs. 16 ans tout au plus, le rouge aux joues et les gestes hésitants. Elles pleurent, elles sont terrorisées, mais avancent vers lui en tremblant. Elles se dénudent. Dévoilent leur corps encore innocent. Le touchent. Se touchent.
Non ! Pas ça ! Ce n’est pas moi ! (Est-ce toi ?) Je ne suis pas un monstre ! (As-tu jamais été humain après tout ?
Les ombres donnent à Joseph ce qu’il désire au fond de lui. Elles connaissent bien mieux que lui les tréfonds de son âme.
Mais il a peur maintenant. Elles sont trop en colère.
Cela ne te suffit pas.
Les ténèbres s’abattent lentement sur lui. Il se sent soulagé. Le Tremens cesse définitivement son effet. Il faut que l’expérience prenne fin maintenant.





L’ombre.
L’ombre de l’enfer. 
Pourquoi suis-je revenu ici ?  
Qu’est-ce que Joseph fait encore dans la réalité du Tremens ? Il fallait que l’expérience s’arrête. C’est trop dangereux maintenant.
Son regard s’est fixé sur un visage plaqué au plafond comme un poster, un visage avec un franc sourire, que la tapisserie informe colle telle une seconde peau. Le visage le regarde aussi avec insistance, et Joseph est toujours comme paralysé, incapable de bouger du lit, cette gangue qui l’enserre en pulsant.
Il a le sentiment que si les ombres l’attaquent ici, sa vie réelle sera menacée. Dans son esprit embrouillé, assailli de toutes parts par les rugissements et les pensées des ombres, des souvenirs s’entrechoquent. Des romans, des films, des situations similaires, pleines de réalités virtuelles et d’expériences interdites. Quand le héros est quelque part, et son esprit ailleurs.
“ S’il meurt là-bas, il mourra dans la réalité. ”
Tout virevolte dans le crâne de Joseph. Il s’est comme dédoublé. Un sentiment prégnant que ce n’est pas seulement son esprit qui a été transporté ici, mais son corps tout entier. Bien sûr, il est toujours dans sa chambre immaculée, ses congénères le regarde probablement à travers la vitre, surveillant l’électrocardiogramme et encéphalogramme,
Mais mon corps est ici aussi,
sinon il n’y aurait pas de sensations tactiles, il ne sentirait pas le froid et la chaleur, les coups de griffes des ombres qui laissent des marques cuisantes sur sa peau. Peut-être son esprit s’est-il dédoublé également. Il y a sûrement un autre Joseph qui pense dans la pièce blanche.
À quoi est-ce qu’il peut penser ?

Un torrent de douleur se déverse sur lui, et accompagne le hurlement de terreur intérieur qu’il pousse. Son sang se glace, lui cristallisant les os. Le visage au plafond s’est mis à hurler silencieusement, et maintenant il pleure, et c’est une larme de feu qui vient de glisser jusqu’à Joseph et lui a brûlé la joue.
Il prend soudainement conscience de ce qui l’entoure.
C’est l’enfer.
Oui c’est ton enfer.
Un spectacle fantasmagorique tout droit sorti des terreurs de Dante.
Des images de nouveau-nés ou de jeunes bambins flottant dans les airs, énucléés, démembrés, torturés en hurlant par des forces invisibles. Dévorés par des ombres aux formes insensées, qu’il est difficile de décrire sans risquer la folie.
Des jeunes filles nues couvertes d’hématomes et de plaies d’où ruisselle le sang. Elles tendent désespérément les bras vers Joseph, le regard implorant, attirées par des mains d’ébène dans un mur de chair et d’os.
Plaquées sur les murs, des silhouettes d’humains empalés, mutilés, crucifiés, les yeux exorbités.
Des flammes noires glissent sur le sol, le long des murs, embrasant la pièce d’une chaleur glaciale.
Le portrait au-dessus de lui se distend sous la peau du plafond, semble vouloir le traverser.
Et alors Joseph ressent une douleur fulgurante qui remonte le long de ses jambes. Il relève la tête.
Mes jambes…
Ses jambes sont à moitié dévorées par des volutes d’ombre aux dents acérées. Deux énormes moignons sanglants où s’agitent ces petits prédateurs impalpables, déchirant la chair de leurs crocs, arrachant des éclats d’os, se disputant les meilleurs morceaux comme des rats venus d’un univers de ténèbres. L’un d’entre eux mord ses parties génitales, un autre s’attaque à l’aine, larguant des aiguillons de douleur dans ses nerfs.
Joseph hurle, mais même lui n’entend plus ses propres hurlements.
Le monde ne lui appartient plus, les contraintes physiques sont au mains des ombres (ou à ce qui sert de griffes) et il ne peut que regarder, impuissant, l’enfer qui se déchaîne autour de lui.
Petit à petit, la masse grouillante, la horde grandissante remonte le long de son corps, sur son torse, grignotant sa peau squame après squame .
Une ombre lui saute au visage. Joseph se protège instinctivement et la bestiole s’accroche à sa main. Il voudrait lutter, les empêcher d’atteindre ses organes vitaux, mais la fatigue, la douleur, les blessures l’empêchent peu à peu de se débattre, et bientôt, il laisse son corps à ses assaillants.
Une ouverture au beau milieu de son ventre dévoile le relief d’entrailles fumantes, comme une marmite bouillonnante dans laquelle se jettent et se faufilent ces créatures. L’une d’entre elles lui déchiquette la gorge d’un coup de dents, faisant ressortir sa carotide comme un tuyau sectionné et déchirant la trachée. Le sang se met à jaillir sous les yeux de Joseph et rampe lentement sur son torse. Et puis il n’arrive plus à respirer, l’air ressortant de sa gorge avant d’arriver aux poumons.
Je vais mourir. Je vais mourir dans cette illusion de réalité.
Et dehors, ils doivent simplement voir un homme les yeux fermés couché sur son lit. 
Un tunnel plus noir encore se forme devant lui. Un tunnel sans fond vers lequel il se sent lentement poussé.
Au moins la douleur va s’arrêter.
N’est-ce pas Joseph ?






Il reprend ses esprits.
Intact.
Conscient.
Il est toujours au royaume des ombres.
Si les morts pouvaient parler, sans doute seraient-ils satisfaits de l’être. Se souvenir de sa propre agonie est certainement la plus terrible chose que Joseph ait jamais ressenti. La souffrance persistante.
Et le soulagement douloureux d’être toujours vivant ne dure qu’une fraction de secondes.
En relevant la tête avec peine, il se rend compte qu’il est attaché au lit. Viscéralement. Comme s’il se fondait dans le lit, comme si le lit était un appendice de son corps et battait d’une pulsation organique.
Pris de panique, Joseph respire avec difficulté une grande goulée d’air, et l’oxygène lui brûle les poumons.
L’idée est trop horrible pour vouloir qu’elle te vienne à l’esprit.
Et pourtant.
Les flammes noires ne sont plus glaciales, et elles se développent autour de son lit, elles se rapprochent. Joseph a beau se débattre, il ne peut que les voir gagner du terrain, imperturbables. Elles semblent ne pas dévorer le bois du lit, ni le reste du décor. Seule la peau de Joseph s’échauffe, et rougit sous l’effet de la chaleur. Il se débat désespérément, mais un cœur pourrait aussi bien se débattre pour sortir d’une poitrine. Il fait désormais partie du lit.
Les flammes sont toutes proches, elles lèchent presque sa peau. Il commence à serrer les dents, et à ressentir les coups de fouet lancinants de la douleur quand des cloques se forment, éclatant comme des bulles sur la chair à vif. La douleur l’envahit, et les morsures se font plus pénétrantes alors que le feu atteint ses jambes, le consumant lentement.
Bientôt, Joseph ne fait plus qu’un avec les flammes. Tout ce qu’il peut percevoir, c’est le feu qui liquéfie et fait bouillir ses yeux.
Tout ce qu’il peut ressentir, c’est cet ouragan de douleur incommensurable qui n’en finit pas.
Une souffrance indescriptible, horrible et infinie.
Mourir, je veux mourir, laissez-moi mourir.
Joseph hurle avec ce qu’il lui reste de cordes vocales, arrachant à sa gorge carbonisée et à sa langue en proie aux flammes un peu plus de douleur, mais son cri n’est plus qu’un râle étouffé.
Enfin, on le laisse mourir.
Les flammes s’engouffrent à l’intérieur de lui-même, sa conscience s’éteint, et il glisse dans le néant.


Joseph se réveille à nouveau, en proie à une terreur absolue. Il est indemne, mais il a le souvenir de cette souffrance insoutenable.
Et il comprend.
Il comprend qu’il est trop tard, que l’expérience était vouée à l’échec, qu’elles ne le laisseront jamais en paix. Il a été condamné pour le seul crime d’avoir voulu comprendre à souffrir inlassablement, à revivre sa propre mort pour l’éternité sans pouvoir rien faire.
Voilà donc où mène le Tremens. Cette drogue surpuissante et destructrice.
Chez elles.
Son double est toujours en train de dormir dans la pièce blanche, et lui a été transporté dans cet univers où il est contraint de mourir, encore et encore.

Une ombre gigantesque se déploie sur lui, l’enserre, l’enveloppe, et Joseph ressent à nouveau une brûlure, mais plus insidieuse, plus pénétrante encore que les flammes. L’ombre le digère vivant. Il se sent se dissoudre pendant de longues minutes. Il meurt.

À son réveil, c’est une centaine d’aiguilles qui pénètrent son corps. Il ressent la douleur des piqûres, avant celle du poison qui s’insinue dans ces veines, lentement, le paralysant petit à petit. Il sent ses membres se raidir, son cœur récolter la substance et être pris de convulsions, avant de se pétrifier définitivement. Il meurt.

Une fois de plus il se réveille et se voit dépecé vivant et vidé de ses organes. Il meurt.

Une autre fois transpercé longuement de centaines de lames. Il meurt.

Il meurt, encore et encore, jusqu’à connaître la folie pure, désespérée.
Il ne veut pas croire qu’il va subir ça à jamais. Les yeux exorbités, la bave aux lèvres, les mains agrippées comme des griffes au lit, il se tortille dans tous les sens, alors qu’une ombre sans visage au sourire carnassier découpe avec précision dans sa cuisse.
Un instant, son regard se pose sur la table de chevet pourrissante, craquelée, parsemée de mousse et de toiles d’araignée, et il voit le tube en plastique carré d’où dépassent les patchs du Tremens.
Pourquoi est-il ici ? Pourquoi je peux le voir ?
Un dernier éclair de lucidité.
Ne souffres-tu donc pas, Joseph ?
Le Tremens est sensé être resté dans la pièce où son double dort paisiblement.
Comment se fait-il…
A-t-il été transporté avec lui ? S’est-il dédoublé ?
Peut importe, il est ici avec lui. S’il est ici, il doit être aussi utilisable. Il doit faire effet sur les deux corps. S’il l’utilise ici…
Entre deux cris de douleur Joseph se met à comprendre.
Peut-être pourra-t-il être en paix.

Il attrape rageusement le tube, sort avec peine de ses mains crispées le plus grand nombre de patchs possible, hurle quand du sel est versé dans une plaie béante, et se les colle tous sur le corps, s’injectant une dose massive de Tremens. Le flot de toxines s’engouffre dans son corps et se déverse dans son cerveau.
Ses membres se détendent d’un seul coup, et pendant une interminable fraction de seconde, juste avant de rejoindre définitivement les ténèbres, il ressent ce qu’aucun être humain ne pourra jamais concevoir.
La sensation à laquelle on ne peut survivre.
L’extase infinie, absolue.
Ses yeux s’ouvrent jusqu’à rouler dans leurs orbites. Ses organes génitaux implosent littéralement, tout comme son cœur et son cerveau.
Au moins auras-tu découvert comment ils étaient morts, Joseph.
Voilà pourquoi la police avait caché les corps.
Béats, détendus, presque le sourire aux lèvres, dans un état de jouissance ultime, l’état des victimes était si surprenant qu’il avait fallu les dissimuler.
Tous emmenés dans les ténèbres par cette substance illicite. Tous suicidés, terrorisés à l’idée d’être condamnés à souffrir sans cesse, tués par les ombres de cet Univers. Joseph n’est qu’une victime de plus.
Il sombre enfin, et sa dernière pensée reste la pièce manquante au terrifiant puzzle de la vérité.
Ce que l’on dit est vrai. À la seconde de leur mort, les futurs défunts reçoivent l’ensemble des réponses aux questions de l’univers. Et la seule à laquelle tenait Joseph lui apparaît comme une glaciale évidence.

Pièce fermée.
Passage.
Envahissent.

Tous les corps avaient été trouvés dans des pièces fermées de l’intérieur. J’ai été un passage. Le Tremens m’a transformé en tunnel pour ses ombres. Elles voulaient intégrer notre univers, mais sont restées coincées dans la chambre. Il fallait que je me réveille avec elles, que j’ouvre la porte. Pour qu’elles nous envahissent. Elles m’ont offert le plaisir, mais ça n’a pas marché. Elle m’ont promis la souffrance, mais je n’ai pas compris.
Si nous avions compris qu’il fallait ouvrir la porte…

Joseph meurt enfin.

Le Tremens est leur arme.
Leur atout.
Une hypnose dangereuse.
Les ombres…





























































Les ombres nous envahissent.
Ce fut la seule pensée de l’infirmière en entrant dans la pièce pour arrêter Joseph qui s’injectait une dose massive de Tremens.
Et la seule vision qu’elle eut fut cette armée de formes noires et hurlantes qui déferlaient sur elle.
Les ombres.
Les ombres nous envahissent…    

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