samedi 18 mai 2013

Le Secret Du Pêcheur [Monty]


Chez les Rockfeller, chaque dimanche depuis des années ils organisent le repas de famille. Dans un grand pavillon, avec perron, une pelouse verte bien tondue, plus propre qu'un terrain de football. Puis sur le côté une allée en béton pour laisser place aux véhicules. Au fond se termine un atelier dont l'accès est réservé au grand-père, Richard. A l'intérieur, le luxe est dans toutes les pièces. Chêne, marbre, cuir, cristal, la qualité se déchaîne à n'en plus finir.
L'argenterie porte même les initiales du patriarche "RRK", Rickard Rockefeller King. Malgré l'atmosphère d'empire, l'attitude de chaque membre de la famille semble commun. Pendant que la maîtresse de maison annonce l'arrivée de la mise en bouche. Le petit Joey qui jouait dans le jardin a disparu. Introuvable dans la maison, le jeune farceur âge de 9 ans défie les règles en s'introduisant dans l'atelier privé de son grand-père. Sachant la nouvelle, Richard s'empresse de le rejoindre. L'enfant est immobile devant un objet étrange, le plus étrange même de tout l'atelier. 
- Comment es-tu rentré ici Joey ? demande Richard.
- Papy, c'est quoi ça ?
- Je t'ai posé une question.
- Je te répondrai quand tu répondras à la mienne, déclare Joey.
- T'es dur en affaire, comme ton père. Après tout le repas attendra 5 minutes.
Richard saisit 2 chaises et commence son récit.
"Petit, je ne savais pas quoi faire comme métier. N'étant pas très bon à l'école ni ailleurs, ça inquiétait mes parents. Mais je m'en moquais. Par contre j'avais une passion, tous les week-end avec mon grand-père on allait à la pêche, j'aimais bien. Je n'attrapais jamais rien et le problème c'est que je faisais trop de bruit, ça effrayait les poissons. Mais un jour, après m'être disputé avec mon frère pour je ne sais plus quoi, j'ai décidé de lui piquer cet instrument. Je l'ai modifié pendant longtemps dans le but de me venger. Mon frère pratiquait la musique, il avait plusieurs instruments et en double. Il n'a jamais fait attention qu'il lui en manquait un. Il l'a su après coup. Un beau jour, à la pêche, je casse une corde, mon grand-père était furieux. En rentrant chez moi, j'ai eu l'idée d'en prendre une de cet instrument là que tu vois. Evidemment, ce n'était pas compatible. J'ai donc décidé de l'utiliser pour pêcher." 
L'enfant écoute son grand-père avec stupéfaction. Il ne peut s'empêcher de le bombarder de questions. Mais Richard s'empresse de le réduire au silence, car il sait que la colère de sa femme pour un retard au repas fera l'effet d'une bombe atomique. 
"Tu veux donc savoir comment, hein Joey ? C'est très simple. J'ai détaché la corde la plus grave, je lui ai ajouté une longueur puis je l'ai enroulée autour du vibrato, c'est pour faire les vibrations avant que tu me demandes. Comme ça je pouvais remonter facilement la ligne. Bien sûr j'étais le seul à penser pouvoir pêcher avec ça, mais pendant mon bricolage je ne dérangeais pas mon grand-père et ses amis. Le seul bémol c'est que je ne pouvais mettre de crochet, impossible d'y mettre un appât sans, car les vers sont trop fins. J'ai donc pioché dans les rations de mon grand-père, j'avais rien d'autre, j'ai attaché des bouts de saucisse en guise d'appât. Quand j'ai testé ma nouvelle canne, tout le monde rigolait. Mais il s'est passé quelques chose d'étonnant. J'ai polarisé tous les poissons et les pêcheurs à la fois. Les vibrations que je produisais en jouant des notes, se ressentaient jusqu'au fond de l'eau. Au lieu de les effrayer au contraire les poissons se battaient, se laissaient attraper, ils étaient comme possédés, sous mon emprise. Les pêcheurs eux étaient juste curieux, car il n'avaient, du coup, plus rien à pêcher. Avec mon grand-père nous avons déposé plusieurs brevets. L'astuce était tellement efficace qu'à chaque fois on avait peur de manquer de bouts de saucisses. C'est grâce à ça que notre famille modeste de base jouit aujourd'hui d'une grande notoriété. Maintenant que tu connais tout, Joey tu dois me dire comment tu es rentré ?
- Papy, tu avais laissé la porte ouverte. "

dimanche 12 mai 2013

Elvis et la quête de la Liporne [Vinze]


Elvis et la quête de la Liporne

Dédié aux artistes fous de Zone Franche 2013

1 – From Elvis in Memphis

Il était une fois, dans le lointain royaume de Memphis, un chevalier-ménestrel du nom d’Elvis. Désireux de devenir le plus grand chevalier-ménestrel de toute l’histoire des royaumes-unis, il s’en alla chercher conseil auprès du maître des chevaliers-ménestrels de l’école du Roc, maître Chuck :
« Maître, comment devenir le plus grand chevalier-ménestrel de l’histoire ?
— Tu désires donc me dépasser ?
— Oui, maître !
— Alors va donc te faire enculer ! »

Et c’est donc sur ce conseil éclairé de son maître que le jeune Elvis se mit en quête de la Liporne, cet être mythique capable de lui permettre d’accomplir cette mission initiatique. Il enfourcha sa fidèle monture Beebop A’loula et partit au plus fort de l’été, équipé de son épée et de son luth.


14 – Elvis is Back!

C’est rempli d’une grande fierté et d’une profonde douleur qu’Elvis accomplit le trajet du retour jusqu’en son royaume natal.
Et ce n’est pas sans étonnement qu’il ravala sa fierté face à la fraîcheur de l’accueil. Il n’y eut pas de haie d’honneur ni de pucelle ivre de désir pour lui, juste une complète indifférence.
Quand il rapporta son exploit à son maître, ce dernier ne trouva rien d’autre à dire que « Bah dis donc, t’as dû bouffer un sacré de paquet de saucisses pour prendre un aussi gros cul ! Et qu’est-ce que t’as foutu avec tes cheveux ? »

samedi 11 mai 2013

Love Me Sweet [Diane]


LOVE ME SWEET
Love me tender,
Love me dear,
Tell me you are mine.
Ill be yours through all the years,
Till the end of time.
Ken Darby /Elvis Prestley, Love Me Tender

Lewis mon amour,
Je t’écris cette lettre car il est temps de mettre les choses à plat. Il est temps de mettre à bouillir le cochon comme tu disais avant de partir travailler. Tu te souviens, tu m’embrassais sur le front, tu croyais que je dormais, je ne dormais jamais. Je ne voulais rater ton baiser matinal pour rien au monde, et ton odeur de petit Babe tout propre au sortir de la douche, juste rasé m’excitait comme tu n’avais pas idée, elle me fait encore mouiller quand je l’imagine un peu trop fort, au point qu’il me faut respirer un mouchoir imbibé de ton après-rasage pour me calmer, après-rasage dont j’ai acheté plusieurs flacons, comme si tu n’étais jamais parti. Cela ne fait que renforcer ton absence un peu plus.
Depuis plusieurs jours j’ai l’angoisse de faire les courses. Cuisiner des ratons-laveurs écrabouillés, des restes de biche volés dans la forêt, je n’ai jamais vraiment rien eu à redire à propos de ça. Désemparée par le vide que tu as laissé auprès de moi. Dans un état second jeudi dernier j’ai ramassé le cadavre d’un chat sur la route, bouffé par les corbeaux et les fourmis. Bien lavé, correctement mis à mariner selon tes méthodes, il a fait un bon repas quelques jours plus tard et j’ai fait un adorable petit coussin Hello Kitty avec sa fourrure. Je ne sais pas si tu as entendu dans ta cellule mais : ils mettent du cheval et Dieu sait quoi d’autre encore, dans les plats surgelés européens. Je comprends pourquoi tu voulais que je mange de la viande de qualité, et fraîche. J’imagine que des êtres humains ont dû finir un jour dans les usines Findus et pas seulement par accident. C’est tout à fait possible que cela soit déjà arrivé, mon oncle quand j’étais petite avait découvert un jour un index dans une boîte de saucisses cocktails. Un jus marron crémeux avait remonté du fond de la boîte quand il avait sorti le doigt coupé pour le mettre à sa bouche, croyant prendre une petite saucisse. Cette vision d’horreur est encore très vive dans mon esprit.

dimanche 28 avril 2013

Rock'n'rollocaust : Cène sanglante [Maniak]


Is that the meat, you wanted to eat,
How would you ever know?
Hash browns an' bacon strips,
I love the way that you lick your lips,
No fooling, I can see you drooling,
Feel the hunger grow.

Eat The Rich – Mötorhead


            Les lumières s'éteignent. Seul au milieu d'une foule de barbares harnachés de noir, Sorel écoute les hurlements sauvages qui naissent tout autour de lui. Le sol est rendu collant par les libations alcoolisées. Les vapeurs d'alcool, de tabac froid et de sueur s'engouffrent dans ses narines. Un mélange d'excitation et d'appréhension fait vibrer ses entrailles. L'attente plane dans tous les esprits et chaque regard est braqué sur la scène plongée dans l'obscurité et dans le brouillard artificiel. Entre deux nébulosités, on y distingue des silhouettes plus denses qui s'affairent. La salle retient son souffle. Quelques-uns sifflent. L'audience piaffe d'impatience.
            Et d'un coup, les spots se rallument et projettent une lumière crue sur l'estrade. Cris. Applaudissements. Trois hommes font face à leur auditoire. Le groupe savoure son entrée. Les techniciens branchent les amplis. Larsens. Stridulations. Le chanteur s'approche du micro, il éteint sa cigarette avec une nonchalance calculée et s'adresse à son public. Sa voix rocailleuse retentit, amplifiée et distordue.
« … and we play rock'n'roll ! » C’est le signal du départ. Un immense grondement électrique ondule dans l'air. C’est le beuglement d'une basse qui sonne comme mille guitares. Le chaos naît de la musique et contamine chaque spectateur. Sorel est au milieu de tout ça. Cent quatorze décibels de rock'n'roll font exploser ses tympans et la limite légale du volume sonore. Le son des guitares sature tout son être. Ses tripes tressaillent de plus belle. Son corps est malmené par les étreintes bovines de ses voisins. Des embruns de bière tiède constellent son visage. A coté de lui, un vieux fan éructe. « Got' la vache ! Ça c'est de la musique ! Clair, net, précis ! ». Il a la barbe grisonnante et ses cheveux s'agitent en rythme. Comme lui, d'autres manifestent la joie primitive qui les habite. Au pied de la scène tout n'est que tourbillon de tignasses épaisses, de membres agités et de bourrades viriles. De temps à autre le claquement sec et mou de la chair contre le béton propage à toute vitesse son onde de choc au sol. Sorel en tremble. Mais déjà le fêtard qui a chuté est relevé par ses camarades et la bousculade reprend de plus belle. Les titres s'enchaînent. Le groupe est en forme ce soir.
            Sorel s'éloigne du concert et sort, étourdi par les acouphènes. Dehors tout est calme. La nuit est froide. Quelques rares passants se hâtent de rejoindre leurs foyers. Deux vigiles fument leurs cigarettes devant les portes d'entrée ornées d'affiches. Personne ne fait attention à Sorel qui contourne le bâtiment pour se poster prêt de la porte de derrière. Il se cache entre la silhouette massive du tour-bus et son propre véhicule. Il attend. Il a un attendrisseur à viande à la main.
            Les derniers morceaux lui parviennent de manière étouffée. Le concert se termine. Une salve d’applaudissement et de cris retentit. Puis le silence s'installe à nouveau. Sorel souffle dans ses mains pour les réchauffer et tourne sur lui-même, impatient. De l'autre coté de la bâtisse, les gens rentrent chez eux ou finissent la soirée sur le trottoir en compagnie d'une bouteille. Sorel attend toujours. Plusieurs fois, la porte de derrière s'ouvre, projetant un faisceau de lumière sur le parking. Des gens sortent, mais ce n'est jamais l'occasion pour laquelle Sorel patiente.
            Et soudain c'est le moment. Trois silhouettes viennent de sortir de l'édifice. Un réverbère jette sur eux son éclairage orange. Sorel identifie le chanteur du groupe à sa haute stature et à sa moustache taillée à la gauloise. Il a une bouteille de Whisky déjà bien entamée à la main. Deux jeunes filles dont les vêtements noirs et luisants moulent les formes l'accompagnent. Leurs yeux et leurs bouches traduisent un désir manifeste. Elles n'étaient pas au programme, mais tant pis, c'est trop tard pour reculer. Le musicien et ses groupies rient et titubent vers le bus. C'est le moment que choisit Sorel pour surgir et abattre son maillet de toutes ses forces derrière le crâne du rockeur. Un coup suffit. Un craquement mouillé retentit et le géant s’effondre au sol. L'idole entraîne ses deux groupies dans sa chute. Elles se tortillent au sol. Sorel ne perd pas un instant : son marteau en inox enfonce le nez d'une des filles très profond dans sa tête qui se remplit de sang. L'autre fille crie. Sorel lui fait un trou bien rouge et bien carré en plein milieu du front. L'attaque a duré moins d'une minute et l'agresseur est calme. Il ouvre les portes arrière de sa fourgonnette et charge les trois corps à l'arrière du véhicule.

***

Les aventures de Clothain et Chagane [Gallinacé Ardent]


LES AVENTURES DE CLOTHAIN ET CHAGANE
Pour Harley.

Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
(Racine, Phèdre)

Grande Dalle du Mirail, Toulouse, samedi après-midi.

Il y a deux hommes désœuvrés nonchalamment assis sur les escaliers entre la fac et le quartier résidentiel. A leurs côtés, un poste de radio qui joue Cheri cheri lady de Modern Talking.

Deux hommes qui se sont réunis là afin de, je cite, « choper de la fouffe ».

[Oh I can't explain, every time it's the same...]

Le plus vieux s’appelle Clothain. Un grand escogriffe blanchâtre dépourvu de cheveux, les lunettes noires achetées pour deux pièces au discount du coin. Il s’étale sultanesquement sur les marches sales. Le tissu blanc de son débardeur pend comme un chiffon sur une poitrine imberbe, comme rétrécie au lavage. Heureusement, il a un peu de touffe aux aisselles pour compenser son absence de pilosité : mais les quelques poils épars et timides ont plus l’air de vermicelles marronâtres et séchés que de toison de mâle alpha.

En ce moment, il a le rictus satisfait du bronzeur urbain. Le soleil du mois de mai, comme un sèche-cheveux tentant sans succès de brunir un cachet d’aspirine, lui chauffe son corps pâle, dévitalisé, à la musculature rétrécie, fondue.

En face de lui, son acolyte, Chagane s’est levé. Il a vu une Femme.

Femme. L’information traverse les couches inférieures de la masse cervicale, et déclenche un réflexe quasiment pavlovien : le mot « chatte », réitéré mécaniquement. Le temps que la donzelle passe, Chagane l’a poursuivie de son cliquetis verbal « chatte-chatte-chatte-chatte-chatte », la lippe humide, la truffe dilatée, l’œil exorbité. La passante l’a superbement ignoré. Elle aura juste eu le temps de jeter un regard de mépris pour son agresseur. Un regard de mépris sur ce corps adipeux qui rentre à peine dans sa chemise à carreaux, ce nombril obscène en forme d’hémorroïdes, oasis d’une jungle de poils ventraux. Un regard de mépris pour ces bajoues de hamster surmontées de grosses lunettes aux verres épais, gratifiant le porteur d’un regard écarquillé de tortue sous datura. 
Un regard de mépris pour l’autre gars derrière, l’allumette aux velléités de caïd, qui se vautre comme une loutre bourrée sur le béton du Mirail, et qui lui grasseye avé l'assent : 

«Tu veux qu'on en parle ? T'as un numéro de téléphone ? Tu as la chatte bombée ou plate ? » Losers.

Ces deux messieurs, Clothain et Chagane, sont malades de la bite. Viscéralement. La leur est un petit organe esseulé, apeuré. Il se tapit dans le nid des poils pubiens, prêt à fuir dans sa cachette au moindre danger, mais désespérant d’en sortir et d’explorer le vaste monde.

samedi 27 avril 2013

SCROFANOVAX [Gallinacé Ardent]


SCROFANOVAX

Au milieu d’un tas de souvenirs pourrissants,
comme, au restaurant, lorsqu’un garçon vous fait la note
et énumère, à vos oreilles écœurées,
tous les plats que vous digérez déjà depuis longtemps
(B-M Koltès)

PAPA, c’est quelqu’un. Avec ses petites mirettes de furet engoncés dans le repli des paupières, le nez exponentiel, la bouche épaisse et luisante comme du cirage, les bajoues parsemées de poils solitaires, il fend son chemin dans le monde. C’est la personne la plus décidée que je connaisse. Tout file droit.
La plupart du temps, il hurle des ordres. Fais ci, fais ça. Ta gueule. Tu nous les casses. Fils de pute (là, Maman rigole en toussant). La claque part souvent, administrée avec ses gros doigts de scolopendres boudinés et huileux. J’ai alors la joue chaude comme si j’avais mis mon visage contre la vitre du four. Ou bien, variante, c’est le coup de pied au cul, comme un mouvement réflexe, paf dans le gras de la fesse.
Par contre, quand Papa commence à picoler, il sait tout sur tout, il vous explique ça avec les pupilles un peu dilatées, qui tremblotent comme de la gelée dans le blanc d’œuf de ses yeux. Et comme il picole souvent... C’est dans ces moments-là, c’est dans la beuverie qu’il veut à toute force démontrer les grands mystères de l’univers. Les bougnoules, les pédés, les politicards de merde, les assistés, c’est un festival, tout le monde y passe, en rangs d’oignons, alternativement, de l’un à l’autre (les frontières sont poreuses). Décidément, la Terre est peuplée de bien vilaines personnes. Quand Papa a bu, c’est le seul moment où il me parle normalement. Il me prend par le bras (il serre un peu fort), décidant soudain que je suis en mesure de comprendre des notions très avancées pour mon âge : les origines des inégalités parmi les hommes, par exemple. Le problème est que sa parole se liquéfie progressivement, à mesure de l’alcool ingurgité. A la fin ce n’est plus qu’un clapotis caverneux traversé d’éruptions sonores. Il finit par s’endormir, le front contre le bois de la table.
Et puis de temps en temps, il est pris de bouffées de tendresse, et alors il faut toujours qu’il me bave dessus, m’embrasse et frotte le papier de verre de sa joue contre mon visage. Je n’aime pas trop ça : d’ordinaire, j’ai toujours envie que mon père me prenne dans ses bras, soit tendre avec moi. Mais quand il m’enserre comme ça, comme un grand orang-outan murgé, je veux juste me libérer (il me fait mal). Mais quand je veux partir, quand je me débats, il se met à couiner : « Mwais pourquoi t’veux pas qu’j’te serre dans les braaaaaaas ». Il essaie de me retenir de ses doigts graisseux, mais je file, je me claquemure dans ma chambre. Il ne rentrera pas. Alors je l’entends beugler : « Fiiiils indigne ! » Il tape sur le chambranle. Je tremble. Je me bouche les oreilles. Je rentre en moi. J’oublie. Je m’écroule de fatigue. Des fois, je me réveille sur le tapis, le lendemain matin. Je n’ai pas eu la force de me glisser dans mes draps. Papa me pompe mon énergie. L’éviter me prend du temps.
MAMAN, c’est quelqu’un aussi. Elle a des yeux remplis d’ombre, une peau parcheminée, sèche comme du papier à cigarette (on a beau lécher sa joue – j’ai essayé –, ça ne s’humidifie pas plus). Elle a une voix qui descend dans les mines de charbon : un grincement de rocaille dans une carrière à ciel ouvert. Elle fume, aussi. Beaucoup beaucoup beaucoup. Et elle tousse. C’est comme un pot d’échappement qui brinquebale. Ses poumons sont macadamisés au possible. Elle a aussi des cheveux épars, des mèches ébouriffées qui ne se décident pas à faire toison : ça fait vieille chouette déplumée. Entre moi et moi (c’est mon secret), je l’appelle : Maître Hibou. Comme dans la série. Elle aussi, elle crie. Moins que Papa : quand elle pousse un peu trop la voix, la toux la coupe, et elle se met à cracher, les épaules secouées, la bouche comme les crapauds des reportages télé National Geographic.
Alors je grandis là-dedans, moi.
Je suis fils unique, il n’y a personne pour prendre les coups à ma place. Ou au moins répartir. J’aimerais bien avoir un petit frère, histoire qu’on partage un peu les taloches. Et puis que ce soit lui, un peu, qui se fasse serrer par Papa bourré. Moi j’aurais Papa seulement lorsqu’il serait à jeun. Mais quand il a bu, c’est un animal malodorant traversé d’échauffements, ça bouillonne là-dedans, il bave et grogne.
Drôle de Papa. Parfois j’aimerais qu’il crève.

Le Grand Processus Invariable [Mac Ready]


1
La vieille femme regardait son fils. Ses yeux bleus, un peu délavés avec l’âge, avaient conservé cette capacité à lui filer des frissons, même après tout ce temps. Un regard qui le transperçait. Un regard qui l’avait toujours transpercé. Même aujourd’hui, alors que la vieille était reliée à un nombre conséquent d’appareillages médicaux, elle gardait intacte sa capacité à imposer son autorité.
Elle releva d’une main à peine tremblante le petit masque de l’appareil respiratoire et murmura :
-         « Ils vont te bouffer tout cru, mon fils.  Ils vont te bouffer tout cru… »
Damien avait entendu cette litanie toute sa vie. Le Grand Processus Invariable, pensa-t-il. Un processus visant essentiellement à le couper de tout, et à le ramener dans le giron maternel. Eux contre le monde, et rien d’autre. Ils vont te bouffer tout cru, mon fils. Comme dans un conte de fées, où le monde ne serait qu’une vaste forêt uniquement peuplée de loups affamés, aux longues dents acérées. Ils vont te bouffer tout cru.
-           « Je sais, maman. Tu avais raison. Tu as toujours eu raison. Mais pas cette fois, répondit-il. Ils ne me boufferont pas, maman. Pas encore. Pas cette fois. »

2
Damien dominait la scène assis sur son trône, posé au fond de la pièce. Une pièce vide de mobiliers et où seuls quelques tapis et autres futons la composaient. Il sirotait un verre. Il contemplait l’amas de corps gigotant. Il se délectait de la musique des extases, des petits gémissements timides, et des débordements grossiers aussi. Il était entièrement nu. Tout comme ses invités. Une trentaine, avait-il compté. C’était un bon chiffre. Il avait commencé à organiser des orgies dés les premières années de son succès.  Tout d’abord de manière totalement improvisée – partouzes entre le groupe et les plus belles et coquines de ses fans, dans les loges, après concert – puis de manière beaucoup plus ritualisée. Mélanger de la chair est un art, s’amusait-il à dire. Et cette soirée allait être son chef-d’œuvre.  
Une femme – une petit trentaine, belle à se damner, sans doute droguée jusqu’aux yeux – s’avançait jusqu’à lui à quatre pattes, posant sur lui des yeux de panthère. D’un œil distrait, Damien l’observait. Arrivée à sa hauteur, elle s’empara de son sexe et se mit à le sucer un peu. Damien lui releva le visage, se pencha pour mieux l’embrasser, et la repoussa avec un petit sourire. Visiblement déçue, la femme fit marche arrière et, toujours à quatre pattes, repartit vers les festivités. Une trentaine de seconde plus tard, elle suçait quelqu’un d’autre (un de ses producteurs, reconnu Damien), tout en se faisant prendre en levrette  par un petit gros. (une de ces célébrités du net, qui postait des vidéos de lui critiquant, avec un humour à la con, les disques du mois). Intérieurement, Damien s’esclaffait. Comme voilà une scène pleine de vérité, pensa-t-il. La femme était une journaliste papier reconnue. A croire que sucer un producteur tout en se faisant baiser par un blogueur était finalement inévitable, pour elle. En tout cas, elle semblait apprécier. C’était déjà ça.
Les soirées de Damien avait acquis au fil du temps une certaine notoriété, et cela même avant l’Affaire, à la fois dans le milieu de la musique (il n’était pas rare qu’une des techno-lolitas à la mode y fassent des apparitions)  que dans le milieu plus général de la nuit. D’habitude les règles d’admission étaient strictes. Mais ce soir était une exception. Il avait décidé d’inviter plus de monde : producteurs, journalistes et blogueurs, donc, mais aussi deux ou trois animateurs télé et radio, quelques minettes présidant le Club Officiel de ses fans, ce genre de trucs. Toutes ces personnes - et même si certaines ne s’étaient pas privé de lui cracher à la gueule dans leurs chroniques (ils vont te bouffer tout cru, mon fils…) – toutes désiraient secrètement participer à ses soirées. Il avait décidé de pas les décevoir cette fois.  Ce soir serait son chef-d’œuvre. Il avait tout planifié depuis des mois.
Sans s’en rendre compte, Damien caressa le petit bouton rouge de la télécommande qui reposait sur son accoudoir ; et, devant le spectacle de la chair s’excitant avidement, dans une association d’idée qui n’aurait pas manqué de faire sourciller son psy, Damien repensa à sa mère.