1
La vieille femme regardait son fils. Ses
yeux bleus, un peu délavés avec l’âge, avaient conservé cette capacité à lui
filer des frissons, même après tout ce temps. Un regard qui le transperçait. Un
regard qui l’avait toujours transpercé. Même aujourd’hui, alors que la vieille
était reliée à un nombre conséquent d’appareillages médicaux, elle gardait
intacte sa capacité à imposer son autorité.
Elle releva d’une main
à peine tremblante le petit masque de l’appareil respiratoire et murmura :
-
« Ils vont te bouffer tout cru, mon
fils. Ils vont te bouffer tout
cru… »
Damien
avait entendu cette litanie toute sa vie. Le Grand Processus Invariable,
pensa-t-il. Un processus visant essentiellement à le couper de tout, et à le
ramener dans le giron maternel. Eux contre le monde, et rien d’autre. Ils vont te bouffer tout cru, mon fils.
Comme dans un conte de fées, où le monde ne serait qu’une vaste forêt
uniquement peuplée de loups affamés, aux longues dents acérées. Ils vont te bouffer tout cru.
-
« Je sais, maman. Tu avais raison.
Tu as toujours eu raison. Mais pas cette fois, répondit-il. Ils ne me
boufferont pas, maman. Pas encore. Pas cette fois. »
2
Damien dominait la scène assis sur son
trône, posé au fond de la pièce. Une pièce vide de mobiliers et où seuls
quelques tapis et autres futons la composaient. Il sirotait un verre. Il
contemplait l’amas de corps gigotant. Il se délectait de la musique des extases,
des petits gémissements timides, et des débordements grossiers aussi. Il était entièrement
nu. Tout comme ses invités. Une trentaine, avait-il compté. C’était un bon
chiffre. Il avait commencé à organiser des orgies dés les premières années de
son succès. Tout d’abord de manière
totalement improvisée – partouzes entre le groupe et les plus belles et
coquines de ses fans, dans les loges, après concert – puis de manière beaucoup
plus ritualisée. Mélanger de la chair est un art, s’amusait-il à dire. Et cette
soirée allait être son chef-d’œuvre.
Une femme – une petit trentaine, belle à
se damner, sans doute droguée jusqu’aux yeux – s’avançait jusqu’à lui à quatre
pattes, posant sur lui des yeux de panthère. D’un œil distrait, Damien
l’observait. Arrivée à sa hauteur, elle s’empara de son sexe et se mit à le
sucer un peu. Damien lui releva le visage, se pencha pour mieux l’embrasser, et
la repoussa avec un petit sourire. Visiblement déçue, la femme fit marche
arrière et, toujours à quatre pattes, repartit vers les festivités. Une
trentaine de seconde plus tard, elle suçait quelqu’un d’autre (un de ses
producteurs, reconnu Damien), tout en se faisant prendre en levrette par un petit gros. (une de ces célébrités du
net, qui postait des vidéos de lui critiquant, avec un humour à la con, les
disques du mois). Intérieurement, Damien s’esclaffait. Comme voilà une scène
pleine de vérité, pensa-t-il. La femme était une journaliste papier reconnue. A
croire que sucer un producteur tout en se faisant baiser par un blogueur était
finalement inévitable, pour elle. En tout cas, elle semblait apprécier. C’était
déjà ça.
Les soirées de Damien avait acquis au
fil du temps une certaine notoriété, et cela même avant l’Affaire, à la fois
dans le milieu de la musique (il n’était pas rare qu’une des techno-lolitas à
la mode y fassent des apparitions) que
dans le milieu plus général de la nuit. D’habitude les règles d’admission
étaient strictes. Mais ce soir était une exception. Il avait décidé d’inviter
plus de monde : producteurs, journalistes et blogueurs, donc, mais aussi
deux ou trois animateurs télé et radio, quelques minettes présidant le Club
Officiel de ses fans, ce genre de trucs. Toutes ces personnes - et même si
certaines ne s’étaient pas privé de lui cracher à la gueule dans leurs
chroniques (ils vont te bouffer tout cru,
mon fils…) – toutes désiraient secrètement participer à ses soirées. Il
avait décidé de pas les décevoir cette fois. Ce soir serait son chef-d’œuvre. Il avait tout
planifié depuis des mois.
Sans s’en rendre compte, Damien caressa
le petit bouton rouge de la télécommande qui reposait sur son accoudoir ;
et, devant le spectacle de la chair s’excitant avidement, dans une association
d’idée qui n’aurait pas manqué de faire sourciller son psy, Damien repensa à sa
mère.