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vendredi 21 septembre 2012

Jour gras [Southeast Jones]

                                                                                   Mardi

La viande est vraiment  savoureuse. André en reprend une belle part  qu’il agrémente d’une
énorme portion de purée. En face, Simone mange, les yeux mi-clos, le visage figé en un masque quasi
extatique.  Il ramasse les dernières rondelles d’oignons frits avec un bout de pain, rote avec
satisfaction et sourit. Sa femme engloutit une dernière et monstrueuse bouchée qu’elle mastique
longuement ; un long filet de salive mêlée de sauce coule de la commissure de ses lèvres et va se
perdre sur le haut de sa robe déjà passablement souillée par des fragments de nourriture poisseux.
Elle se lève, se sert un porto en passant et s’installe dans le fauteuil près de la fenêtre.  Le rituel est immuable,  dans moins de dix minutes, elle dormira.
André range la dernière assiette et contemple Simone, elle sombre lentement dans la folie.
Elle a été plutôt calme ces derniers temps, demain devrait bien se passer, après…

samedi 14 avril 2012

Justicia Omnibus [Docteur Fu Manchu]


Debout sur les marches de la Grand Place, le jeune inspecteur parcourait d'un regard inquiet les longues façades claires, s'arrêtant, de temps en temps, sur une fenêtre où il croyait avoir aperçu la face fourbe de celui que tout le monde surnomme maintenant « le Monstre de Bussy ».
Son supérieur l'avait chargé de l'enquête au vu de ses excellents résultats. Entré dans la police à l'âge de 25 ans, devenu inspecteur à 28. Une dizaine d'affaires dont six bouclées, ce qui remplissaient convenablement les quotas dictés par le ministère. Gabriel Vandermuth était le favori de la reine Poulaga et comptait le rester. Lui même était allé à la rencontre du directeur pour se charger personnellement du dossier. Un crime odieux ! Du jamais vu dans les annales de la police ! S'exclamait bruyamment le patron, bien content qu'un flic veuille volontairement s'empêtrer dans la sordide affaire... Il nous faut un coupable et vous allez le trouver !
Pour sûr, le crime était odieux. On avait retrouvé dans la chambre frigorifique d'un restaurant pourri du centre ville, la Goutte d'Or, quatre corps affreusement mutilés. Un véritable carnage, des lambeaux de peau se mélangeant aux viscères, bouts de cervelle et autre morceaux de cartilage dispersés sur les parois glaciales de la chambre froide devenue funéraire. Le criminel avait opéré à l'arme automatique. Il s'était à ce point acharné sur les corps qu'il semblait difficile de différencier la viande hachée déversée accidentellement sur le sol aux gueules en bouillie qui exhibaient presque vulgairement une souffrance paroxystique malgré des expressions devenues indiscernables.
Vandermuth avait d'abord pensé à un règlement de compte. Les petits truands minables ne manquaient pas à Bussy, et le restaurant était un lieu de rencontre connu pour les apprentis Capone. Le suspect avait du descendre un type lors de la fermeture et, pris de panique, s'était décidé à exécuter le personnel encore présent. Les traces de sang qui avaient métamorphosé la grande salle un brin trop sobre en musée Pollock validaient cette hypothèse.
Cependant, cette version le dérangeait. L'acharnement avec lequel le tireur avait fusillé ses victimes relevait quelque chose de plus profond qu'une simple exécution préventive. Qu'on abatte des témoins semble relativement « normal ». Qu'on en fasse du civet couve un autre genre de problème... Pas que les petits malfrats soient exclus de tout comportement sanguinaire, mais leur pathologie criminelle s'exprime d'une façon bien différente...
Seul un maniaque particulièrement sadique peut vider plus de vingts chargeurs sur ses victimes. Seul un maniaque particulièrement sadique peut prendre du plaisir à transformer un être humain en un amas de chair informe.
Les truands qui trainaient à la Goutte d'Or étaient connus des services. Selon les collègues de Vandermuth, aucun n'était aussi dingue pour mettre en oeuvre un pareil massacre. Ils allaient néanmoins être appréhendés puis interrogés. Les habitants voisins du restaurant n'avaient, pour leur part, rien entendu... On a tiré plus d'une vingtaine de chargeurs et ne vous vous êtes pas réveillés !? Vous ne vous occupez pas des affaires de La Goutte d'Or !? Vous écoutiez de la musique !? Les gens ne se soucient que très peu de ce qu'il se passe en dehors de leur canapé. Au mieux, ils mettent le nez à la fenêtre à l'affut d'une bagarre, puis ferment les volets comme on éteint un téléviseur. 

jeudi 15 mars 2012

Porteurs d'eau [Sheriff Brackett]


     – Je vous préviens, Monsieur le Commissaire, c’est vraiment dégueulasse. Accrochez-vous !
     Seulement vêtu de coton et de lin, Dejonc escalada le perron de la fermette et écarta la lourde porte de bois écaillée. Le dallage évoquait un immense échiquier dans la pénombre des volets mi-clos.
     Victoire Malénac gisait, face contre terre, dans sa robe de nylon au motif floral, les pieds nus. Le sang au sol racontait un long parcours d’agonie sur plusieurs mètres, de l’évier jusqu’à l’entrée.
     Ce qui ressemblait à un économe à légumes oblong était grossièrement enfoncé entre ses omoplates, à côté de petites plaies béantes, stigmates d’une agression sauvage et désordonnée.
     – On peut la retourner, Monsieur le Commissaire ?
     Dejonc acquiesça d’un léger râle. Deux hommes saisirent la dame par les épaules et la firent rouler dans la mare de sang. Son visage ne ressemblait plus à rien, gonflé d’hématomes violets et d’écorchures purulentes. Sa poitrine avait également été meurtrie de plusieurs coups de lame.
     Quelque chose clochait. Comme une mouchette dans le pastis que le vieil officier irait écluser dès la fin de sa journée de boulot. Pourquoi diable avoir retourné la victime sur le ventre pour tenter de l’achever ? Elle était lourde en plus, dans les cent kilos à vue de nez. À la réflexion, à vue d’oeil, avec l’odeur fétide de sang séché dans la cuisine qui lui brûlait les narines.
     Une dizaine de cadavres de bouteilles d’eau en plastique étaient posées sur la toile cirée délavée de la table à manger. Comme beaucoup, elle avait dû souffrir de déshydratation. Un rapide tour de robinet lui permit de confirmer l’absence d’eau potable dans la maison.

vendredi 18 novembre 2011

Aux sévices de Dieu [Nosfé]


1.
Il suffira d'un cygne...

Boire mon petit café du matin avec ça devant les yeux n'était certainement pas le truc le plus fun qui me soit arrivé.
A côté de moi, Jules non plus n'en menait pas large; son gobelet plastique était encore plein, et le jus de chaussette qu'il contenait devait avoir bien tiédi...
Revenant accompagné d'un adjoint au maire qu'on avait, à en voir ses cernes, cheveux et vêtements en bataille, vraisemblablement tiré du lit, le gardien avait retrouvé quelques couleurs. Le vieil homme avait déjà dû en voir des vertes et des pas mûres, mais je ne doutais pas un instant du choc que ça pouvait être pour lui. Après les salutations d'usage, et comme d'un commun accord, nous nous tournâmes tous les quatre, silencieux, le nez dans le grillage, à contempler le charnier.
Éventrés, découpés en morceaux épars et dépecés, baignant dans un mélange de boue et de sang ou flottant dans les eaux rougies de leur petite mare, la demi-douzaine de cygnes du parc municipal étaient là, face à nous, en pièces détachées.
L'adjoint au maire, fidèle à son rôle de politicard, sortit une banalité.
- Quel genre de malade peut bien faire une chose pareille ?
J'avais bien envie de lui sortir une petite vanne, mais j'avais eu des remontrances peu de temps avant, m'indiquant qu'il fallait que je fasse pédale douce sur les sarcasmes. Je me tus donc.
Le vieux gardien avait la lèvre qui tremblait sous sa moustache grisonnante et les yeux bien humides. Il murmura quelques mots, Jules lui demanda pardon, et il répéta, plus fort :
- Je crois qu'il en manque un.