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samedi 24 octobre 2015

La maison silencieuse [Docteur Benway]

La maison se tenait là, devant lui, le dominant de toute son imposante stature, comme un gardien silencieux, endormi comme tous les gens normaux à cette heure avancée de la nuit. Les volets clos, le lierre qui avait envahi la quasi-totalité de la façade, formant comme un camouflage naturel sous lequel l’immense bâtisse se dissimulait, attendant que quelqu’un la réveille…
L’herbe était si haute désormais que les jardins ressemblaient à des champs en friches, à des jungles dangereuses, dans lesquelles çà et là on pouvait trouver de vieux objets, abandonnés par les anciens occupants ; on pouvait à peine entrevoir la balançoire, contre laquelle reposait encore un vélo abimé, rongé par la rouille.

dimanche 23 août 2015

Un rêve glacé [Dr Benway]

<< Après la stupéfiante révélation que l’actuel président était en réalité un robot, le premier ministre Seth Archer a accepté d’assurer l’intérim en attendant la prochaine élection dans 2 ans ; les autorités soupçonnent la première dame d’avoir remplacé son mari, accidentellement décédé, dans le plus grand secret. Plus d’infor… >>

Même les fenêtres closes, il pouvait entendre distinctement la voix stridente et désincarnée du drone informatif qui sillonnait le quartier, mais il n’y prêta aucune attention, ici-bas ce gros frelon mécanique faisait partie du décor, et toute son attention était retenu par les courbes qui ondulaient devant lui.
Elle dansait, juste pour lui, agitait son corps, ses bras, ses mains, au bout desquelles ses ongles écarlates voltigeaient dans l’air comme des flammèches ; elle l’ensorcelait pendant qu’il restait assis sur le vieux sofa usé et abimé, à contempler le spectacle qu’elle offrait, pour lui seul.
C’était le même rituel chaque semaine, après le lycée,  il se rendait dans ce quartier délabré, amoncellement de hautes tours de briques rouges en ruine avec vue sur la zone industrielle ; un immeuble calme et paisible, avec seulement un môme près de l’entrée qui vendait la dernière drogue à la mode dans les quartiers paumés, un stimulant qui permettait de booster ses synapses pour se brancher directement au Flux : mieux que de regarder la télé, on pouvait la vivre, la sentir couler directement à l’intérieur de vos neurones.
Il grimpait les marches le long de couloirs sombres et sans lumières, direction le sixième étage, un studio exigu à l’odeur d’encens.
C’est dans cet alcôve presque coupé du monde que la transe commençait, elle se déshabillait, gardant ses sous-vêtement sombre sur sa peau pâle, puis elle faisait danser ses membres devant lui, elle l’hypnotisait, le fascinait, il suivait le moindre de ses mouvements…
Elle avait toujours voulu être danseuse, lui avait-elle dit une fois, mais elle n’avait jamais réussi, ils n’avaient jamais voulu d’elle ; elle avait essayé, dans des bars, des cabarets, parfois trop sordide pour elle, mais à chaque tentative, ils lui avaient fait comprendre que ce ne serait pas possible, plus ou moins poliment, plus ou moins violemment. Elle portait encore un bleu sur l’aine, preuve de son dernier essai.
Aujourd’hui, c’était trop tard, à 48 ans elle était trop vieille pour ce genre d’aventure, pour ce genre de rêve… alors il lui avait dit qu’il aimerait la voir, la voir danser, juste pour lui, il serait son public, lui s’en fichait de son âge…et du reste.
Alors elle a commencé.

samedi 9 mai 2015

L'abandon [Docteur Benway]

—     Il faut qu’on continue, on ne peut pas s’arrêter.
—     On pourrait le porter, peut être que…
—     Johnson est mort ! On ne peut plus rien pour lui, ça ne ferait que nous ralentir.
Le corps du soldat gisait sur le sol de béton,  une mare rouge écarlate se répandait lentement autour de lui, la vie fuyait à l’opposé de leur destination, comme si elle avait senti le danger imminent qui les encerclait. Une large tâche sombre maculait son uniforme, près de la hanche droite ; la balle avait sifflé dans le silence angoissant, venue de nulle part et l’avait touché lorsqu’ils s’étaient arrêtés pendant une poignée de  minutes, quelques kilomètres auparavant. Le lieutenant Johnson avait tenu jusqu’à maintenant, parvenant à tenir le rythme de leur fuite, avant de s’effondrer.
—     On ne sait même pas où on va !!
—     Dans notre position, on n’a pas beaucoup de possibilités : on avance tout droit, sans s’arrêter, on suit la route. Je suis votre officier supérieur Lieutenant Taylor, c’est moi qui donne les ordres, si vous désapprouvez mes décisions, vous êtes libre de tracer votre propre chemin seule…
Le lieutenant Daisy Taylor jeta un regard circulaire au décor de fin du monde au milieu duquel elle se trouvait et le régiment repris sa marche.
Ils étaient au 5e jour… du moins, c’est ce que le capitaine Adams avait calculé en l’absence d’un quelconque moyen de mesurer le temps, et en l’absence totale de nuit : depuis leur arrivée sur cette planète, le soleil ne s’était pas couché. 5e jour d’une marche discontinue qui semblait de ne pas avoir de fin. Leur vaisseau avait subi une avarie sévère suite à une collision avec un déchet spatial, les obligeant à atterrir en catastrophe sur une planète inconnue. La plus proche, c’était celle-ci, un caillou stérile et désolé, avec pour seul comité d’accueil, cette route, cette bande de béton anthracite, semblable à celle que l’on trouvait communément sur leur planète d’origine, nue et lisse, comme fraichement posée délicatement tel un tapis sombre en prévision de leur arrivé.
Le vaisseau était trop endommagé pour repartir, il leur fallait trouver de l’aide, sous forme humaine avec de la chance, ou au moins des outils, de quoi se débrouiller seuls… mais très vite, ils s’étaient retrouvés pris à parti, pourchassés par des tirs dont ils n’avaient pu déterminer la provenance. L’un d’eux avait touché Johnson, et sans aucun endroit où se mettre à l’abri, leur seul opportunité fut de courir, aussi vite que possible, en suivant la route pour ne pas se perdre.
Ils n’étaient plus que trois, abandonnés à un monde hostile, réduit à l’état de fourmis au milieu d’une immensité désertique, marchant vers une destination hypothétique.
—     Et s’il n’y a personne ? S’il n’y a rien ici ?
—     On va forcément trouver quelque chose, à un moment. On nous a tiré dessus, c’est donc qu’il y a quelqu’un… et  cette route n’est pas apparue toute seule, quelqu’un l’a forcément construite.
Daisy Taylor parlait surtout pour se rassurer, le silence environnant l’angoissait : pas un cri d’animal, pas un souffle de vent, rien que le mutisme d’un désert ocre et terne, comme délavé, comme si une puissante force avait aspirée la vie de chaque parcelle de terrain avant de continuer son festin sur une autre planète.
—     Peut-être que c’était des machines, peut-être qu’il y avait de la vie à une époque mais qu’aujourd’hui…
—     Arrête ça !!
—     Oh, on tutoie ses subalternes maintenant Commandant Adams.
—     S’il te plait Daisy, on se connait depuis qu’on a fait notre service ensemble, sur Terre. Arrête de jouer à ça, j’essaie juste de poursuivre la seule solution dont on dispose. T’aurais préféré que je fasse quoi ? Que je nous fasse attendre sagement près du vaisseau ? On nous tirait dessus !!
—     On avait des armes, on aurait pu riposter, plutôt que de nous enfuir comme des lâches.
—     On ne savait pas d’où ça venait…
—     EH !!!!!!
La voix grave et puissante de Barett s’était élevée comme un coup de tonnerre pour mettre fin à la discussion, son physique imposant achevait de convaincre les deux protagonistes de continuer. Le lieutenant Barett était une force tranquille qui n’avait pas encore vraiment prononcé un seul mot depuis leur périple, il se sentait plus à l’aise dans l’observation puis l’action.
—     Taylor n’a pas totalement faux : qui nous dit qu’il y a encore de la vie sur cette planète ? Et même s’il y en a, qui nous dit que nous ne sommes pas tombés dans un coin désolé. On pourrait marcher le long de cette route pendant des jours sans rien trouver…et nos rations ne sont pas éternelles. On aurait dû essayer de capturer l’un de nos assaillant, chercher à obtenir des informations…
—     Vous continuez à vous préoccuper d’un évènement survenu il y a des jours alors que je cherche des solutions immédiates.
—     On ne peut pas continuer à avancer éternellement, il faut qu’on se repose, au moins juste quelques heures, ajouta Taylor.
Jeb Adams chercha un argument supplémentaire pour les dissuader de se relâcher mais ses propres jambes commençait à le trahir : lui-même commençait à ressentir les premiers effets de la fatigue et il devait se rendre à l’évidence.
—     D’accord, dès qu’on aura trouvé un endroit correct pour s’abriter, on fera une pause, puis on avisera ensemble de la suite du plan.
 Le petit groupe reprit la route. Devant comme derrière, le ruban d’asphalte s’étendait  aussi loin que leur regard pouvait se poser, toujours en une ligne droite parfaire tracé par quelque démon mathématicien, sans aucune fissures, ni aspérités. De chaque côté les bordait une mer de sable uniforme que le soleil pale et de plus en plus voilé ne parvenait pas à faire briller. Au loin, tout au loin, ils leur semblaient apercevoir de vagues formes onduler, peut-être des montagnes mais ils ne pouvaient en être vraiment certains, et tout ça paraissait si loin, trop loin.
Des profondeurs du goudron semblait s’échapper une brume, s’élevant dans l’air comme de la vapeur et contaminant peu à peu l’environnement : Daisy Taylor remonta la fermeture de sa veste lorsqu’un frisson parcourut sa peau, la température chutait, doucement.