La fatigue semblait n’avoir plus de limites, elle s’étendait à l’infini. Avachi sur les toilettes, le couvercle abattu, il attendait que ça passe. Il se reposait parce qu’il n’en pouvait plus. Le bilan de cette année ? N’importe quel bilan ? Il s’en contre-fichait. La préparation du budget de l’année prochaine ? « Débrouillez-vous ! ». Son bureau, les dossiers bleus, son fond d’écran, drôle soi-disant, son fauteuil qui couinait, il avait envie de tout balancer d’un geste las et d’installer à la place un canapé confortable ; de ceux que l’on trouvait chez les psychanalystes. Il rêvait de s’y vautrer et de ne rien faire : juste regarder le jour s’enfuir dans les mouvements de lumière au plafond. Au lieu de ça, il était aux toilettes, où ça puait juste ce qu’il faut pour une société convenablement entretenue. Au-dessus de lui se tenait un néon ; à sa droite, le dévidoir blanc à papier et la petite poubelle blanche et devant lui, la porte bleue, de la couleur des dossiers sur son bureau. Il vérifia que le verrou était bien tiré. Il n’avait nulle envie qu’un de ses collègues ne le trouve dans cette position de méditation solitaire qui serait forcément prise pour une crise de fainéantise scatologique. Ses collègues... Ils étaient si normaux... Et lui-même, n’était-il pas tout ce qu’il y a de plus normal et convenu ? Poli, affable, hypocrite juste ce qu’il faut, gentil, respectueux etc. etc. : rien ne débordait, ni en lui, ni chez les autres, rien sur quoi l’on pouvait trébucher. Et Pierre, la quarantaine apparemment tranquille, n’était pas arrivé là par hasard ou par paresse : cette situation lui avait convenu pendant toutes ces années et semblait s’accorder parfaitement à sa nature.
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mercredi 5 décembre 2012
La convenance de la bête [Leith]
La fatigue semblait n’avoir plus de limites, elle s’étendait à l’infini. Avachi sur les toilettes, le couvercle abattu, il attendait que ça passe. Il se reposait parce qu’il n’en pouvait plus. Le bilan de cette année ? N’importe quel bilan ? Il s’en contre-fichait. La préparation du budget de l’année prochaine ? « Débrouillez-vous ! ». Son bureau, les dossiers bleus, son fond d’écran, drôle soi-disant, son fauteuil qui couinait, il avait envie de tout balancer d’un geste las et d’installer à la place un canapé confortable ; de ceux que l’on trouvait chez les psychanalystes. Il rêvait de s’y vautrer et de ne rien faire : juste regarder le jour s’enfuir dans les mouvements de lumière au plafond. Au lieu de ça, il était aux toilettes, où ça puait juste ce qu’il faut pour une société convenablement entretenue. Au-dessus de lui se tenait un néon ; à sa droite, le dévidoir blanc à papier et la petite poubelle blanche et devant lui, la porte bleue, de la couleur des dossiers sur son bureau. Il vérifia que le verrou était bien tiré. Il n’avait nulle envie qu’un de ses collègues ne le trouve dans cette position de méditation solitaire qui serait forcément prise pour une crise de fainéantise scatologique. Ses collègues... Ils étaient si normaux... Et lui-même, n’était-il pas tout ce qu’il y a de plus normal et convenu ? Poli, affable, hypocrite juste ce qu’il faut, gentil, respectueux etc. etc. : rien ne débordait, ni en lui, ni chez les autres, rien sur quoi l’on pouvait trébucher. Et Pierre, la quarantaine apparemment tranquille, n’était pas arrivé là par hasard ou par paresse : cette situation lui avait convenu pendant toutes ces années et semblait s’accorder parfaitement à sa nature.
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