Je roule à toute vitesse. La masse sombre des sapins se découpe sur le ciel nocturne. Mes phares éclairent la route devant moi. Une silhouette s'arrête dans la lumière. Des yeux brillants qui me fixent. C'est un renard. Je n'ai pas le temps de freiner. La bête passe sous mes roues. Bruit sec de l'échine qui se brise. Je ne m'arrête pas.
Plus loin, une nouvelle silhouette. Un autre renard. Il n'est pas seul. Au fur et à mesure que je m'approche, les phares révèlent d'autres formes de renards. Ils sont des centaines, assis sur la route à regarder ce bolide s'approcher d'eux. Mon pare-choc s'enfonce avec violence dans la masse animale qui bloque la route. Du sang, des poils et des bouts d'os giclent sur le pare-brise. J'essaie de freiner mais je ne peux pas, mon pied est fermement enfoncé sur l'accélérateur. Et toujours plus de morceaux de renards obstruent ma vision. Soudain, l'habitacle de ma voiture cède. Les débris d'animaux volent autour de moi. Des viscères s'accrochent à mon visage. Des morceaux de peaux se coincent dans mes dents. Des éclats d'os lacèrent ma peau. Des fragments de chairs s'enfoncent dans ma chair. Au niveau moléculaire c'est une véritable partouze. Mon corps échange des cellules avec les renards. J'ai le sentiment désagréable que mon identité est broyée. C'est une douleur intense, qui me vrille les tempes. Du sang dans ma tête.
Et soudain la course folle s'arrête. Il ne reste plus rien de ma voiture. Toutes les pièces mécaniques et les petits bouts de métal ont été emportés par les renards déchiquetés. Je me retrouve seul et nu, à quatre pattes sur la route, couvert de sang et de poils.
Tout autour de moi, des mouvements furtifs derrière les arbres. Les renards mécaniques m'observent en chantant. Un chant rauque et guttural qui m'emplit les oreilles et pénètre mon âme. Je n'entend que ça. Le chant des renards couvre le bruit de l'automobile qui fonce vers moi. Et je reste là, hypnotisé face à la mort qui fonce sur moi.
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vendredi 16 janvier 2015
Le chant des renards [Maniak]
vendredi 28 novembre 2014
Préparation [Gallinacé Ardent]
Préparation
L’homme se
tenait devant le miroir. Il avait les yeux cernés, presque violets.
La lueur du plafonnier se reflétait dans ses yeux sombres. Il avait
les mains appuyées contre le rebord froid du lavabo.
Ce n’était
déjà plus un jeune homme. Les années s’étaient amusées à lui
empiler des parpaings sur le dos. Il contempla un instant son nez
busqué, ses yeux pointant comme des poignards, l’allure un peu
molle de son visage, ses joues maculées de crème blanchâtre,
presque jaune. Il était tendu. Trop. Courage, Albert.
Tu vas rentrer dans l’Histoire.
Dans un tiroir il
prit, lentement, méthodiquement, un grand rasoir aiguisé qu’il
posa sur la faïence. La lame jeta un bref éclair qui lui fit
cligner des yeux. Il se saisit à nouveau de l’engin. Il passa le
métal contre sa gorge, appuya un peu, leva la tête. Il pouvait voir
les muscles de son nez se contracter, petites cavernes des narines,
striées de poils comme deux trous du culs dilatés. Allez. Il
faut le faire. Il remonta d’un geste ferme la lame vers son
menton, frottant sur sa peau. Des dizaines de poils naissants furent
décapités nets. L’homme pouvait presque entendre leurs cris. Il
faisait bien attention à ne pas se couper (Toute ma vie mon nom
aura été porteur de mort. Le symbole du sang, pensa-t-il
soudain, presque triste). Puis il s’attaqua à la joue. Dans un
crissement, la tapisserie de petits points noirs fut rasée, ils
allèrent s’écraser contre la cuvette. Maintenant le lavabo était
tacheté de ces mini morceaux de poils, comme autant d’insectes
grouillants, immobiles, désagréables.
Ce soir, il
allait frapper un grand coup sur la vieille tête de l’Humanité.
Il allait de nouveau passer à la télévision. On parlera de lui
dans les journaux. Ce sera violent. Certains seront révulsés,
d’autres choqués. Quelques uns le comprendront. Un petit nombre le
remercieront. Mais non, il sera félicité. Peut-être lui
donnera-t-on un Nobel. Les Hommes ne sont pas aussi ingrats que l’on
ne croit. Il est des temps dans l’Histoire où un être, seul, doit
chirurgicalement retirer la tumeur. Promener son bistouri sur
les veines glacées et palpitantes de l’Humanité, inciser, faire
éclater le bubon de l’ignorance. Montrer à la face du monde là
où les cellules cancereuses prolifèrent.
Quoi qu’il en
soit, Albert détestait toujours autant se raser.
***
Il déjeuna d’une
salade. Mastiquée avec application. Il était devenu végétarien.
Autrefois, il plantait ses canines dans des morceaux de viande
sanguinolents, maculés de sauces si épaisses qu’on eût dit du
sang, du sperme, de la morve mélangés, gout puissant, âcre,
animal. Il avait eu ses fournisseurs secrets. Même aujourd’hui, la
salive lui montait aux babines rien qu’en imaginant un fragment de
steack maison (recette spéciale !), moite, cuit au
grill, recouvert de sa petite noix de moutarde comme le pus d’un
bouton percé entre deux doigts.
Mais il avait
prononcé un grand adieu a la chair morte. Il avait déjà dévoré
un trop grand nombre d’êtres, tombés inutilement, égorgés,
tranchés comme les poils de son visage lors du rasage matinal.
C’est fini
ces conneries. Purification. Maintenant on passe au stade supérieur.
Il descendit de
voiture pour rentrer dans la grande salle de conférence. La salle
était comble. Les gens se levaient sur son passage. Dans son costume
trois pièces qui lui donnait l’air d’un pingouin carré, Albert
se sentait bizarrement tendu. Il serrait de toutes ses forces le
poing gauche dans la poche, quitte à imprimer ses ongles dans la
paume. Mais il prenait bien soin de plaquer sur ses traits un sourire
articificiel, tendu comme un carreau d’arbalète. Même après des
centaines de meetings dans tous les USA, courant sur la scène en
agitant ses mains, il n’était jamais devenu vraiment à l’aise
pour parler en public. Sa femme Tipper lui disait toujours qu’il
avait l’air d’un clown guindé. C’est pour cela qu’il avait
perdu face à l’autre clown texan, mille fois plus doué que lui
pour raconter dans un anglais approximatif des conneries
phénoménales, avec son air de chimpanzé qui se retient de ne pas
éclater de rire.
L’auditeur
avança vers la tribune. Comme une pluie bienfaisante après des
chaleurs acccablantes, le doux clapotis des mains frappées vint le
rafraîchir. Puisse-t-on en dire autant de la planète Terre,
pria-t-il.
Derrière elle,
une immense banderole était déployée : « First
Smithsonian Conference on Climate change, Boston »
- Mesdames
et messieurs, fit une voix, tombant du plafond comme Dieu le Père.
Nous avons l’honneur d’accueillir ce soir Monsieur Al Gore. »
vendredi 14 novembre 2014
Pitié pour la trace [Ayat Boulba]
Il
faisait un temps de tous les jours, le soleil s’était levé.
Dix
ans bientôt, avec ses pelles, ses pioches, ses truelles, pinceaux,
spatules de dentiste achetées en gros chez le fournisseur. En
horreur les bulldozers, scraper, pelle mécanique, ah ça non jamais,
il n’était pas là pour détruire, juste pour affleurer m² par m²
cette terre unique. Chaque matin, il se levait dans l’idée de
trouver des traces d’il y a près de 40 000 ans. Si la
stratigraphie ne se trompait pas.
Il
avait loué une chambre en face du site, il se levait la nuit pour
regarder les ombres glisser, aiguisées par le déplacement de la
lune.
Hors
de question de se retrouver avec les autres dans le même hôtel. Dix
ans de travail d’équipe. Lui ne quittait que rarement le site. Il
partait voir sa vieille mère de temps en temps. Il n’avait pas
fondé de famille comme on dit.
Et
comment dit-on : maman vient de mourir ? Mourir, pour lui,
ça ne voulait rien dire.
Dans
le miroir, quelque-chose. Ce n’était plus lui qui regardait mais
l’autre qui le regardait. Un autre qui pouvait avoir les traits de
sa mère. Le sourire, le regard, même la voix.
Il
était bien dans cette petite chambre proposée par Madame Docle.
Madame Docle, voûtée, veuve depuis des siècles, toujours à se
frotter les mains, à
cause d’une mauvaise circulation, mon bon monsieur, le sang, de
sa voix caverneuse et brave.
Les
pieds sur le tapis à motifs délavés par le soleil, les yeux perdus
dans les rideaux pas encore tout à fait sales, il rêvait, priait,
se souvenait.
Des
vertiges ses derniers temps. L’informité du monde sans doute. Il
rêvait aux nomades du Paléolithique. Sous une de leur tente,
entouré de fibres végétales, de peaux de bisons, de peaux de
rennes, toute sa peau à lui, le tout solidement tenues par des
perches en bois. Il priait pour trouver la Bonne
Trace,
celle qui ferait sa renommée. Un nom enfin, un vrai nom. Puis ici,
chez Madame Docle, dans sa petite chambre de bonne, il était en paix
pour se souvenir de sa vieille maman morte comme on dit, il y a tout
juste deux mois.
Il
allume une bougie et sans trop savoir pourquoi, il punaise un drap
blanc sur la glace de l’armoire.
Pieds
nus, depuis dix ans, il se rendait sur son lieu de travail, c’était
sa règle d’or. Plus de pied à force d’être pieds nus. Plus de
langue à force de hurler à ses collègues, attention,
pas si fort, prenez garde, pitié pour la trace !
Les
autres, ses collègues, tous éloignés de lui, tous. S’il ouvrait
la bouche, c’était toujours pour proférer des menaces. Ils
portaient tous d’énormes godasses. Depuis des années, tous, un
par un, il allait les voir, leur expliquer la tendresse de la trace,
son contour fluide comme une haleine sur un miroir, il montrait ses
pieds nus hiver comme été,
ses pieds de Neandertal. Le lendemain, tous portaient leurs infâmes
godillots.
Il
taisait qu’il aimait se retourner sur ses traces imprimées dans la
terre, qu’il se sentait exister en elles. Ça, il le taisait.
Elles
restaient là quand lui passait.
Taciturne
et silencieux désormais, il rêvait de tuer une bête, et avec sa
peau, s’en faire des sandales à semelle de cuir. En vrai, il avait
vu les sandales en cordes tressées de la grotte de Los Murcielagos,
pas tout à fait sûr qu’elles soient du Néolithique, disaient les
autres, les spécialistes. Cela n’avait plus d’importance pour
lui : vrai, pas vrai, ce temps découpé.
Petit
à petit, il rentrait dans le monde du temps qui dure.
Son
maître : Thélonious Monk. Monk, pianiste de jazz. Entre les
notes de Monk se dressait le silence.
Ce
secret, il le tenait de sa mère. Sa mère était quelqu’un
d’important. D’important pour lui. Professeure de piano, à la
recherche de la trace du silence comme Thélonious quand il jouait du
piano à Harlem. Harlem.
Sa
mère donnait des cours de classique pour gagner sa vie mais elle
préférait le jazz. Lui, Louis Octave, venait d’une rencontre d’un
soir avec un jazzman à l’angle de la 96e rue... .
Il
n’en savait pas plus. Il savait l’essentiel. Il venait de bien
plus loin, de bien avant sa mère, et que le silence dure plus
longtemps que la parole, lui a répété sa mère tout au long de son
enfance.
Il
s’était confié à Madame Docle, elle lui avait demandé ce qu’il
écoutait la nuit pour
s’endormir.
Ce
n’est pas pour m’endormir ; j’écoute le silence se
dresser entre les notes de piano, en regardant le site éclairé par
la lune, et
qu’il pressentait ses empreintes abandonnées par ses pieds nus
dans la terre sacrée mais cela il ne lui a pas dit.
Paléoanthropologue
et mélomane : Louis Octave, c’était son nom.
Tout
le monde s’éloignait de lui sauf Madame Docle et Jacqueline.
Jacqueline
n’était pas comme ces collègues pourtant une de ces collègues.
Ces collègues, tous à cheval sur les dates,
le temps, ce n’est pas que de la chronologie, allons,
leur disait-il. Tous, un par un, il était allé les voir pour leur
conter la naissance du temps et sa fonction. Et le silence.
Mais
le silence pas pour eux, le temps non plus d’ailleurs. Eux, ils
préféraient bavarder sur la fonction de telle trace, Habitat ?
Espace de travail ? Et le volume cérébral... Les premières
traces de feu sur le site Terra Amata, à Nice...
Et
blabla. Ecoutez !
ordonnait alors Louis Octave à ces collègues.
C’est
que, s’il tendait l’oreille, lui, Louis Octave entendait la
percussion du morceau de silex sur le bloc de pyrite ou de
marcassite, il entendait l’étincelle s’embraser sur l’amadou,
champignon combustible parasite des arbres... Il entendait parce
qu’il ne parlait pas.
Parler
dérange la trace.
La
vérité voile la beauté.
Depuis
peu, il jouait à cache à cache avec son savoir ; il ne voulait
plus savoir. Il ne le savait pas encore tout à fait qu’il ne
voulait plus savoir. Savoir quoi ? Que la première trace de feu
autour
de 380 000 ans environ... Que le Paléolithique supérieur vît
naître la première flûte dans des os longs à perforations
multiples et après, ils en faisaient quoi de ce savoir ?
Il
préférait écouter, essoufflé et d’entendre la flûte parfois le
matin se dresser dans la lumière. La beauté avait son mot à dire
et choisissait l’oreille, le regard, l’être qui était à même
de la suivre.
Elle
s’était installée un jour, une nuit dans des restes d’oiseaux,
dans des phalanges d’herbivores. Les animaux connaissent mieux la
beauté que nous car ils l’ignorent, elle reste libre parmi eux.
La
première trace de musique : debout dans des ossements d’animaux
perforés qui remontent au Paléolithique moyen.
Il
savait lui, Louis Octave, pourquoi les oreilles n’avaient pas de
paupières.
Le
son remonte le cours du temps.
Toujours
les yeux noyés dans le tapis délavé par le soleil, il se souvenait
de la mort de l’oiseau avec un lance-pierre, il avait visé, tiré
et tué. Pour se faire un sifflet. Le petit Louis Octave jouait tout
le temps à l’homme préhistorique. À l’école, il affirmait
descendre de l’homme de Neandertal et
vous aussi,
disait-il plein de morgue à ces petits camarades.
Louis
Octave,
arrête
de faire peur à tes petits camarades,
lui disait sa mère. Elle l’appelait toujours par son nom et
prénom. Elle le rappelait à l’ordre du présent pendant que lui
ne rêvait que de grottes et d’aurochs.
Pour
cela le drap sur l’armoire comme une paupière sur le miroir. La
voix venait la nuit et la voix le rappelait à l’ordre.
Assez,
murmura Louis Octave dans le noir de sa chambre et il mit la musique.
Jeu
de Louis Octave à dix ans :
il
taille des pierres, chasse avec une sagaie en bois de cervidé (en
bambou en vérité) taillée de main de maître. Il sculpte une
Vénus dans une pierre tendre appelée la stéatite (pierre sans nom
en vérité).
À
onze ans, le voici simple ouvrier qui remonte le temps, déposé sur
le seuil de1857, il trouve les restes d’un squelette humain. S’il
avait été à la place de l’ouvrier, il aurait caché les os dans
sa poche et il s’en serait allé heureux, c’était ça qu’il
s’était dit à onze ans. Mais l’ouvrier, en Westphalie, en
Allemagne, en avait décidé autrement. Quand dans la petite grotte
qui s’ouvrait dans le vallon de Neandertal, l’ouvrier avait
trouvé les restes, l’homme de Neandertal s’était levé.
À
cet instant, à ses onze ans, en lisant cette histoire, Louis Octave
s’était levé, il avait su ce qu’il serait aujourd’hui.
Un
ouvrier à la recherche de la trace.
À
douze ans, il s’appelle Henri Coquer, fou de plongée sous marine,
il plonge à 37 m sous le niveau actuel de la mer et il découvre une
grotte sous-marine.
À
cinquante-six ans, il essaie de s’appeler par son nom à lui, et il
taille des souvenirs et des prières dans une modeste chambre de
bonne.
Fut
un temps où le temps n’existait pas.
Si
demain existe c’est que le temps est né. Quand il était petit, ni
le temps ni la mort, se dit-il...
Toc-toc,
ça frappe à la porte.
Il
n’a pas le temps de se relever. C’est Madame Docle, elle rentre
tout le temps comme ça après deux petits coups secs, parfois il
pense à fermer la porte à clef, pas cette fois-ci, de le surprendre
à genoux devant un drap blanc fixé par des punaises sur l’armoire.
Il
n’est pas venu déjeuner ce matin ni hier soir dîner, elle
s’inquiète un peu, comment
va votre blessure ?
Les
yeux hantés, Louis Octave dédaigne la question, consent toutefois à
s’expliquer. Il n’avait pas faim en ce moment et
soudain, Personne
ne se souvient de ça,
dit-il plein de morgue et de colère, mais
le premier homme de Neandertal fut assimilé à un cas pathologique,
c’est honteux.
Les
mains de Madame Docle se glacent plus encore. Elle souffle dessus, se
les frotte sérieusement. Elle recule et sort doucement de la
chambre. Ce n’est pas la première fois qu’il lui cause de cet
homme de « Néant-dertal ». En renfermant la porte sur le
pauvre Monsieur Octave qui n’est plus tout à fait normal depuis la
mort de sa maman, en descendant les marches qui mènent à sa
cuisine, elle se demande si elle ne devrait pas appeler un médecin,
d’autant que la plaie de Monsieur Octave s’infecte, ça pue dans
la chambre.
Puis
elle l’entend la nuit, le jour, boiter au-dessus de sa tête.
C’est
quoi un cas pathologique ?
continuait Louis Octave avec Louis Octave, sans se soucier le moins
du monde du départ de Madame Docle.
Il
se sentait bien plus normal que ses collègues.
Eux,
tous des cas pathologiques d’oubli sévère. Pas un pour se
souvenir de ses origines et il ne parlait pas de papa maman. Il
parlait de bien autre chose, de bien avant soi.
Le
mutisme devenait une terrible tentation, se taire car épuisé de se
battre au nom de l’évidence. Il leur avait tout dit et répété.
Il
n’était pas sorti de trois jours. C’était quoi trois jours face
au temps ?
Derrière
le miroir, ça bouge.
Derrière
le drap, la voix. Un matin comme un autre, le soleil levé. Allez,
Louis Octave, va-t’en donc te dégourdir les jambes.
Il
entend. Obéissant, il sort avant tout le monde, marche droit devant
dans les vestiges clairsemés. Sa blessure ne le fait plus souffrir.
Il avait cru apercevoir une trace stratigraphique à l’intérieur
d’une sous-couche près d’un bosquet de chênes et sans en
référer à personne, il avait commencé à décaper, seulement son
gros orteil avait rencontré un objet tranchant rouillé et il
s’était mis à pisser le sang et la vue de son sang l’avait
plongé dans un drôle d’état. Il était rentré et s’était
enfermé dans sa chambre.
Trois
jours plus tard, Il dépasse le bosquet de chêne, l’empreinte de
son sang n’a pas bougé. Il le savait, elle l’attendait. Voilà
pourquoi il ne voulait pas sortir. Sa faute professionnelle était
là. Il avait décapé. Il était prêt à assumer mais s’il
pouvait se sauver...
Il
marche. Il ne va plus jamais s’arrêter de marcher. Il fait
demi-tour. Plus fort que lui. Il suit le vent en tourbillon de
poussière au-dessus d’un monticule de terre qui ressemble à une
pierre.
Près
du bosquet de chêne, son empreinte brunâtre, violacée. Il s’y
arrête, s’assied, sort une cigarette, peine à l’allumer. Enfin
il se laisse pénétrer par la fumée.
Sa
mère ne voulait pas qu’il fume.
Les
règnes se mélangent sans relâche.
Les
autres, ses collègues apparaissent, un par un, en trio, tu
as vu, Louis est de retour. Eh, il y a le père Louis là-bas. De
loin lui adresse des petits signes. Il doit être dans les neuf
heures. Louis Octave s’oblige à quelques réponses, hello,
bonjour,
surtout qu’ils ne viennent pas jusqu’à lui, plus envie de
parler, fini. La douleur de son pied s’est réveillée, et lui
rappelle une vie qui vient de s’arrêter mais dont le coeur bat
encore, un coeur nu, sans corps où aller, là, au bout de son pied.
Il caresse son menton barbu, souffle la dernière taffe de cigarette.
Il lui reste un talon pour l’écraser. Il s’apaise près du
tourbillon de poussière, il s’agenouille devant la motte de terre
humble qui devient pierre : la mort dessous.
Il
pensa alors si fort au premier qui pensa la mort, enterra les siens,
le Néandertalien, qu’il y était.
La
mort, notre ultime fragilité, se
dit-il.
Quand
il aperçu… il y était, il regarde mieux : deux os pâles
dépassaient, fragments de lune.
La
raison ne se passe pas de sommeil Louis Octave es-tu bien sûr de
vouloir faire ce que tu vas faire ?
La
voix toujours.
Il
jette un oeil craintif autour de lui, personne ne lui prête
attention, tous en train de chercher, de cancaner, ils rient, vivent
au grand jour, charabia sur les femmes, les enfants qui les attendent
le week-end. Lui c’est la nuit qu’il vit, terré sous le clavier
de Thélonious Monk et il voit tous les soleils se lever.
Il
connaît les procédures : les os des animaux, chez les
paléontologistes, les outils pour les préhistoriens et ce fémur et
ce tibia chez les paléoanthropologues, c’était son métier :
Louis Octave, 56 ans, paléoanthropologue et voleur depuis un
instant.
Il
venait à l’instant, dans l’instant qui se refermait sur lui, de
cacher sa découverte. Ce fémur, ce tibia, pas touche. Décision
prise : ne dirait rien.
Il
se lève, teste son corps, se met debout, ce corps qui ne dit pas
tout, qui saigne abondamment, la plaie de son pied s’est rouverte.
La
fouille est irréversible, Louis Octave, prends garde.
Là, c’était lui qui se parlait à lui-même. D’ordinaire :
dessins, photos, moulages. Une
couche décapée puis enlevée n’existe plus physiquement, tu le
sais.
Tu
n’as pas le droit de les toucher comme ça, de les prendre comme
ça.
C’est
une faute professionnelle grave, allons Louis Octave,
là c’était plus lui, mais la voix de sa mère. Décision prise :
ne dirait rien, qu’il rétorque à la vieille morte.
S’arracher
le visage, saleté de mère, elle flottait comme les écailles d’un
feu complice des origines. Il l’avait vue rampante dans le miroir.
Assez. Le sablier s’était renversé et l’angoisse de le savoir
lui était donné. Il n’était pas encore tout à fait. Il se
voyait marcher, partir.
Mais
marchait-il ?
Était-il
parti ?
Où
était-il ?
Il
ne pouvait plus poser un de ses pieds par terre.
À
la pause déjeuner, ses collègues se rassemblaient tous autour d’une
grande table, abritée dans l’ombre des chênes. Jacqueline
heureuse de l’apercevoir, lui fait un signe de la main, l’invite.
Il hoche la tête, et montre du doigt sa préférence : un
humble bosquet de chênes. En partant ce matin, il avait pensé à
prendre un casse-croûte, un torchon, de l’eau. Il n’avait pas
pensé aux pansements. Il croque à petites dents une tomate, il les
voit rassemblés autour d’un feu, dans sa bouche, il sent leurs
mâchoires robustes, leurs dents volumineuses, sur son front plat,
blanc
et bouillant, il sent leur épais bourrelet au-dessus des orbites,
c’était il y a 1,5 million d’années, il est un Homo érectus, à
n’en pas douter. Un
peu plus de sel Louis Octave ?
Il rompt le pain. Il sourit. Il entend leur langage rudimentaire,
manuel, ils parlent de chasse et de cueillette, ils parlent
lentement, Louis Octave entend, il se permet quelques mimiques
faciales, il est seul.
Louis
Octave, t’es où ? arrête un peu tes rêvasseries, sors de
là ! Va leur dire ce que tu as trouvé.
Toujours
elle. Saleté.
Pour
elle, il avait fait de brillantes études d’anthropologie, de
paléontologie. Elle pouvait être fière. Il allait même se
spécialiser en archéoacoustique. Il y a quelques jours, dans le
journal glissé par Madame Docle sous sa porte, il avait lu que dans
le Salon noir de la grotte de Niaux où étaient regroupées la
plupart des images d’animaux, la durée de résonance était de
cinq secondes alors qu’elle était quasiment nulle dans les autres
parties. Ses collègues, tous, ne parlaient que de ça. Il connaît
bien la grotte de Niaux, il y avait joué à l’homme préhistorique.
Il voit encore distinctement les gravures sur argile au sol :
bisons, bouquetins, chevaux, poissons, rhinocéros... il y avait même
des traces de pas paléolithiques dans lesquelles il avait posé ses
pieds nus...
Louis
tu vas bien ?
Il
ne l’avait pas entendu approcher. C’était Jacqueline alertée
par Madame Docle. Il aimait Jacqueline. Surnommée Louise par sa mère
car elle aurait pu être sa soeur. L’une des deux était jalouse de
l’autre ou les deux brûlaient pour lui mais ceci n’avait plus
d’importance. Au fond, tout au fond, il s’en moquait de qui était
qui. La terre était chaude sous ses pieds.
Jacqueline
regardait le pied, des orteils au talon, les tissus noirâtres,
momifiés. Elle vit aussi les tempes baignées de fièvre de son ami.
Ce regard perdu au fond des cavernes, qui était-il cette fois ?
Coquer ? L’ouvrier de Westphalie ? Ils se connaissaient
depuis leur Licence d’Anthropologie. Il l’avait tenu en haleine
avec ses contes préhistoriques dont il était le héros. A la mort
de Madame Octave, elle s’était dit... Qu’importe ce qu’elle
s’était dit…
Louis
béat souriait à Jacqueline surnommée Louise ou bien encore à sa
mère car ce : Louis,
tu vas bien ?
lui rappelait sa mère, femme perverse, étouffante, elle avait bien
pu trouver le moyen de revenir. Aussi, il ne répondra pas. Il se
contentera de regarder le phénomène en prenant bien soin de ne pas
lui répondre. Ceci pensé, sa mère n’aurait pas omis de rajouter
Octave, Louis
Octave tu vas bien ?
Dans
le doute...
Pour
la première fois de sa vie, il se sentait libre. Le fémur et le
tibia dans son sac, il marchait.
De
loin, il entendait les cris de son amie (ou de sa mère), qu’il
perdait son sang, et que son pied était un abcès purulent, à
l’aide, au secours, une ambulance, il n’est pas dans son état
normal, vite, sûrement le décès de sa mère
(ruse de cette dernière, il l’avait identifiée, c’était
elle.).
Il
se mit à rire de bon coeur, vieille
sorcière,
pensa-t-il.
Il
était amoureux, amoureux fou de Jacqueline mais sa mère avait tout
fait pour qu’il ne déclare pas sa flamme, elle l’avait humilié,
lui avait soufflé qu’il était incapable de rendre heureux une
femme… une véritable gangrène cette femme. Vieille sorcière,
amen, brûle en enfer et il riait car il pouvait l’entendre
distinctement cramer en enfer, même il sentait l’odeur du roussi
des os de sa mère, dans son sac.
Le
beau visage de Jacqueline était en larmes. Sa mère à l’affût
derrière sans doute. Il était libre, c’était fini, le
bal est fini maman.
De
toutes les façons, dans son pied, la flore microbienne dansait,
streptocoques, staphylocoques, colibacilles se donnaient la main. Il
ne pouvait plus faire un pas, de danse, de marche, en avant en
arrière, hier demain, au feu le chignon autoritaire de la démone !
Jacqueline
jamais n’en avait rien su.
Trente
ans, trente ans que ce manège durait. Jacqueline ne s’était pas
mariée non plus.
Ma
soeur
parvint à murmurer Louis Octave tandis que ses collègues, tous,
l’emmenaient sous une tente pour les premiers soins.
Ils
étaient quatre autour de lui, huit mains sous ses lourdes fesses,
tous transformés en chaise, trop drôle, tous le regardaient
gravement et soufflaient sur le long chemin caillouteux qui
l’emportait sous la toile blanche. Les lèvres de Jacqueline
bougeaient. Il se souvenait d’une lettre écrite par sa main, une
lettre de cinq pages, déchirée, l’aveu de son amour.
Ô
combien il avait aimé ce petit tas de papiers qu’il avait ensuite
recueilli, et tous les soirs de sortir ses morceaux d’une petite
boîte pour les lire à voix basse caché sous ses draps.
Les
lèvres de Jacqueline en étaient à ce stade là : elles
déchiraient les mots. Cela se voyait. Plus tard quand elle en sera
au stade deux : elle rassemblera les signes. Et encore plus
tard, si elle arrive au stade trois : elle entendra enfin sa
voix à lui.
*
On
est tous des raturés ici. On rature, on passe notre temps à raturer
pour ceux qui raturent pas et qui devraient raturer. Quand il est
arrivé, ça a jeté un froid. Y décollait pas un mot le nouveau.
Normalement ça bavasse ici, ça rature. Il est arrivé
silencieusement comme le silence.
Soudain
il a été au milieu de nous comme un silence raturé, un non biffé,
une cicatrice qu’un oiseau dans le ciel aurait perdu.
ZAK
Il
nous regardait tous un par un comme si nous étions des traces
ambulantes sur un mur tagué. Je lui aurai bien dit : « ta
gueule » mais il pipait pas. Marcel d’un autre bâtiment le
lui a dit mais les injures ne le trouvaient pas, y répondait pas. Un
gros poussah d’un autre temps.
Au
bout de sept jours exactement, sa bouche s’est ouverte. Louis
Octave
a-t-il dit. C’était son nom. Il devait être fou depuis plus
longtemps que nous
et
pourtant il n’était là que depuis sept jours, exactement passés
de quelques minutes.
Il
marche en oscillant comme un tic tac dérangé, il va bientôt se
casser la gueule. J’attends.
On
attend tous.
Y
tombe pas, c’est que pour ce dingue, marcher, c’est marcher en
arrière, non pas qu’il recule... Que je m’explique : il
marche derrière lui et du coup terriblement devant nous.
Quand
il a ouvert la bouche, il a fait le silence, on n’avait jamais
entendu ça : ce silence en chacun de nous. Fini le brouhaha des
voix cassées. Cet homme avait quelque chose à dire. Quand les mots
ne sont pas passés depuis longtemps dans une voix, ça s’entend,
tous les dingues le savent. Le souffle sur les cordes vocales est
plus tendre.
Que
se passe-t-il dans le silence d’une bouche ?
*
Ils
m’ont sauvé le pied. J’aurais aimé qu’il reste là-bas mon
pied. Quand j’ai dit ça au médecin, il a fait une tête! Je lui
ai décoché Je
suis quelqu’un d’intelligent,
j’ai
fait de hautes études,
pas
venir me la raconter…
Et
je me suis tue. Lui aussi. La fenêtre était ouverte. Il est allé
fumer tranquillement une sèche à la fenêtre. Avant de m’en
tendre une.
Oui
merci, elle est morte maintenant.
Fin
mardi 11 novembre 2014
Bisous dans le cou et viol au couteau [Vinze]
Les
deux adolescentes venaient de passer le seuil du vieux manoir. Le
comte les observait depuis un coin obscur. Bien qu’il ait adopté
ce pseudonyme, il n’appartenait à aucune lignée donnant droit à
un tel titre de noblesse et n’était qu’un squatteur en cette
demeure abandonnée. Il prit le temps d’observer ses futures
victimes, elles n’étaient pas bien âgées, tout au plus une
quinzaine d’années, et sentaient la vierge en quête de romance,
ses victimes préférées. Le retour en grâce du mythe du vampire
romantique était une véritable bénédiction pour lui. Fini les
fans de Buffy se croyant de taille à chasser le vampire, presque
fini les gothiques dépravés et leur maquillage à outrance qui lui
donnait la nausée et qu’il fallait nettoyer avant de pouvoir
consommer. C’était désormais un véritable âge d’or pour lui
avec ces midinettes à la recherche du grand amour impossible qui se
jetaient dans la gueule du loup, aveuglées par leurs fantasmes de
romantisme pur et d’abstinence.
La
première des adolescentes était une petite brune, légèrement
enrobée ; selon les critères du comte elle était parfaite,
contrairement à la seconde, une blonde plus élancée aux vêtements
aguicheurs et qui, elle, était refaite. Il ne pouvait s’empêcher
de penser que la chirurgie esthétique aussi jeune devrait être
interdite, la qualité du produit était irrémédiablement
contaminée. C’est pour cette raison qu’il commencerait par
celle-ci pour la faim afin de garder le meilleur pour la fin.
Il
était temps de passer au premier acte, les préliminaires :
commencer à instiller une atmosphère angoissante, propre à faire
monter le sentiment d’insécurité dans l’esprit de ces
demoiselles au demeurant fort impressionnables. Il fit se refermer
violemment les battants de la porte massive dans un terrible
vacarme ; ce n’était pas très original mais l’effet était
toujours aussi efficace, et il ne voyait pas de raison d’innover
quand les grands classiques avaient fait leurs preuves.
Deuxième
étape : diviser pour mieux régner. Il s’en tenait toujours
aux fondamentaux. Il ne comprenait pas le goût des humains pour les
challenges : lui n’avait de goût que pour le sang et la
souffrance et ne ressentait pas le besoin d’innover ; il ne
voyait pas l’intérêt de chercher la nouveauté quand la méthode
fonctionnait. Pour séparer les demoiselles, il usa de son pouvoir
psychique, distillant une légère confusion pour leur faire oublier
leurs intentions de rester ensembles puis il ne restait plus qu’à
suggérer à la première que son nom était appelé en haut de
l’escalier tandis que la seconde ressentait le même appel dans la
direction opposée.
S’il
avait décidé de commencer par la blonde, il ne voulait pas priver
la seconde du spectacle, c’est pourquoi il partit à sa rencontre
en premier afin de la capturer. Il l’avait attirée dans la grande
salle où il avait l’habitude de prendre ses repas. La salle était
immense, vide de tout mobilier, avec un grand âtre. Il se glissa
sournoisement derrière elle sans un bruit alors qu’elle explorait
la pièce du regard à la recherche de cette voix qui l’avait
appelée. Il murmura « derrière » à son oreille et au
moment où elle tourna la tête il se déplaça en un éclair pour se
retrouver de l’autre côté. Ne voyant rien derrière elle, elle se
retourna à nouveau pour se trouver cette fois-ci nez à nez avec son
hôte affichant un sourire morbide. Sous le coup de la surprise elle
perdit complètement l’équilibre et se heurta violemment les
fesses sur le sol en pierre.
De
toute évidence, le comte ne correspondait pas à ce qu’elle
s’attendait d’un vampire ; sa peau était grisâtre, il
n’avait pas de cheveux ni de nez, ses dents étaient aussi sales
que pointues et son visage était parsemé de rides profondes –
plus proche de Max Schreck en Nosferatu que de Robert Pattinson.
Transie de peur elle tenta de se relever pour fuir, mais il la saisit
alors par la cheville pour la propulser violemment sur le mur le plus
proche. Sous le choc, sa jambe droite se brisa, le tibia ressortant
ensanglanté au milieu de celle-ci. La jeune fille ne sentit pas la
douleur ; elle avait immédiatement perdu connaissance, mais le
réveil serait douloureux.
Le
comte pris le temps de cautériser la fracture ouverte afin de ne pas
gâcher le sang s’écoulant de la blessure, non sans en avoir goûté
quelques gouttes qui l’avaient mis en appétit. Il l’attacha
ensuite au mur par les poignets avec des chaînes rouillées mais
parfaitement solides, entièrement nue, les pieds balançant à
quelques centimètres au-dessus du sol. Puis il alluma un feu dans le
foyer de la cheminée afin qu’elle ne prenne pas froid. Il avait,
dans ses jeunes années de vampire, fait l’erreur de conserver
ainsi une victime trop longtemps dans le froid et elle était tombée
malade ; les anticorps dans le sang lui avaient conféré un
goût acide extrêmement désagréable et il avait été obligé à
contrecœur de se débarrasser de ce produit périmé.
Maintenant
que le copieux déjeuné du lendemain était prêt, il s’était mis
en chasse de son repas du soir. Il commença par distiller la peur
par petites touches : un courant d’air glacial, le claquement
d’une porte, une ombre qui passe à la limite du champ de vision.
Tout cela pour l’amener là où il voulait qu’elle arrivât.
Quand la jeune femme vit son amie attachée au mur, reprenant à
peine conscience, la terreur atteint son summum ; elle ne put
s’empêcher de lâcher faiblement un « oh mon Dieu ! ».
Son amie qui avait retrouvé partiellement ses esprits vit le vampire
arriver dans son dos mais ne put la prévenir que trop tard.
Le
comte la saisit par les poignets, l’entraînant dans une valse
improvisée, la tenant si fort qu’elle ne sentait plus ses mains et
se débattait en vain. Finalement il s’immobilisa, la tenant
fermement contre lui et l’embrassa sur ses lèvres colorées d’un
rouge à lèvre rose bonbon. Elle avait presque arrêté de se
débattre lorsque d’un coup de dent il lui arracha une partie de sa
lèvre inférieure. Il la relâcha alors après avoir pris le temps
d’observer avec délectation son visage se transformer sous la
douleur. Après avoir sucé le peu de sang qu’il contenait, il
recracha le bout de chair sur le sol et dit avec un sourire lugubre :
« Je le savais, une couleur plus sombre sur les lèvres vous
met bien plus en valeur ».
La
jeune fille à peine libre et prête à abandonner sans remord sa
camarade s’était précipitée sur l’unique porte de la pièce
qui demeura fermée malgré ses assauts hystériques. Alors qu’il
s’apprêtait à retourner à l’attaque, il fut interrompu par la
brune qui lui lança : « Vous êtes un véritable malade
mental ». Amusé de la remarque, il délaissa un temps sa proie
pour se retourner et répondre à celle-ci : « Désolé de
vous contredire très chère, mais je ne suis absolument pas un
malade mental même si cela vous déplaît. Un humain qui agirait
comme moi pourrait à juste raison être taxé de maladie mentale car
agissant contre nature. Pour ma part je suis en parfait accord avec
ma nature et ne mérite nullement cette appellation. Les seuls
malades mentaux parmi les vampires sont ceux qui vous font fantasmer
et qui préfèrent boire du sang animal ou de synthèse par respect
pour la vie humaine. Mais je doute que de telles créatures
existent. » Puis, laissant sa détractrice sans voix, il s’en
retourna à ses occupations qui continuaient de s’acharner sur la
porte.
Il
la saisit par un poignet pour la faire se retourner mais dans un élan
de courage elle lui porta un coup de sa main libre, lui infligeant
quatre profondes griffures. Il fut amusé de la voir désemparée en
ne voyant pas la moindre goutte de sang couler de ces blessures. Elle
tenta de porter une seconde attaque mais le comte était désormais
sur ses gardes et il l’évita sans problème, rattrapant la main au
vol d’un coup de mâchoire. Renforçant sa prise, il finit par lui
arracher les quatre phalanges qu’il maintenait dans sa bouche
tandis que de l’étreinte de sa main il brisait les os de son autre
main en centaines de fragments.
Submergée
de douleur et de haine, la jeune fille criait et pleurait toutes les
larmes de son corps sans pour autant abandonner sa lutte et elle
continuait de se débattre en lui donnant de violents coups de pied
dans les tibias. Bien qu’il trouva ses tentatives de lutte plus
amusantes qu’ennuyantes, il balaya ses jambes d’un mouvement
ample du bras et la fit basculer pour heurter le sol dans un choc qui
interrompit brièvement ses jérémiades. Il maintint ses jambes en
appuyant ses genoux au-dessus de ceux de la jeune fille et saisit les
chevilles de ses mains avant de tirer un coup sec qui brisa les deux
genoux, lui arrachant un cri de douleur jubilatoire. Cependant,
malgré ses deux mains estropiées, elle continuait à agiter les
bras dans sa direction, comme s’ils pouvaient être du moindre
secours contre son assaillant. Pour couper court à ce brassage de
vent, le comte abattit le tranchant de ses mains sur les épaules de
sa victime et ses bras retombèrent mollement sur le sol dans une
position qui semblait bien plus appropriée.
Elle
était désormais à peine consciente et n’était plus agitée que
de soubresauts. Il profita de ce moment d’accalmie pour corriger le
petit défaut qu’il lui avait trouvé au premier coup d’œil.
Après lui avoir arraché son haut-de-corps, il entreprit d’inciser
sa poitrine avec un ongle avant de plonger sa main pour en ressortir
ce corps étranger de silicone ; il procéda de même avec le
second sein avant de laisser les plaies se refermer sous l’effet de
sa salive, finissant de lécher l’hémoglobine répandue avant
qu’elle ne coagule.
Le
comte n’oubliait pas que la jeune fille au sol était venue
chercher l’amour et il s’apprêtait à lui en donner. Bien sûr
il ne possédait pas de cœur pouvant alimenter un système
vasculaire et était donc dans l’incapacité d’avoir la moindre
érection. Mais sa libido était morte avec lui pour laisser place à
un goût pour la souffrance, et pour cela il n’avait nul besoin de
pénis, les chasseurs de vampires qui lui avaient rendu visite par le
passé s’étaient chargés de lui amener tous les ustensiles
nécessaires à une soirée romantique réussite.
Elle reprenait à peine
conscience quand il revint avec un sac rempli de ses instruments de
torture ; elle gémissait comme si elle n’avait même plus la
force de pleurer. Le comte aurait donné cher pour savoir ce qu’il
se passait dans sa tête, mais la perte de toute empathie faisait
partie des contreparties de son immortalité. Pendant ce temps, la
petite brune toujours suspendue continuait de hurler et de
l’insulter, ce n’était pour lui que des mots doux qui
accroissaient son excitation.
Pendant
qu’il finissait de déshabiller sa victime en lui arrachant ses
vêtements, il parcourait son corps avec un pieu de bois, infligeant
régulièrement de petites incisions auxquelles il s’abreuvait
goulûment. Quand il fit pénétrer le pieu dans son intimité, elle
retrouva les forces de pousser un cri qui se mut rapidement en une
longue complainte. Le vampire se retourna alors vers son autre
captive et dit d’un ton amusé : « Je les fais toutes
crier, et sans me vanter je sais qu’aucune n’a jamais simulé »
avant de partir dans un rire sinistre alors que ses actes
redoublaient de violence. Une fois que les possibilités offertes par
le pieu furent épuisées, il l’échangea contre un couteau de
chasse parfaitement aiguisé.
La
torture s’était poursuivie plus d’une heure lorsque sa victime
poussa son dernier soupir dans un râle si tenu qu’il était à la
limite de l’audible : les festivités s’achevaient. Il se
dépêcha de finir son repas en plantant ses crocs profondément dans
la jugulaire. Il fallait boire le sang tant qu’il était encore
frais, c’était une denrée si périssable et il ne voulait pas en
rater une goutte. Il y avait un temps pour les réjouissances et un
autre pour satisfaire son appétit ; le second était arrivé.
Sa
captive avait arrêté de l’interpeller et se contentait de pleurer
à chaudes larmes. Il remit du bois dans l’âtre de la cheminée,
sa survie le préoccupait… pour l’instant. Finalement, il
s’approcha avec un verre d’eau et la força à boire en estimant
bon d’expliquer : « Tu ne voudrais pas mourir de
déshydratation à pleurer ainsi. » Puis il lui souhaita une
bonne nuit, passant tendrement sa main sur sa joue, récoltant ses
larmes sur ses doigts. Il s’en alla ainsi, portant ceux-ci à
l’orifice qui lui tenait lieu de nez ; l’odeur de peur
contenue dans ces quelques gouttes avaient un effet enivrant pour
lui. Il n’avait pas besoin de dormir pour sa part, contrairement à
la jeune femme épuisée par tant d’émotions, mais il était repu
et la vider à cet instant aurait été contre-productif ; elle
lui servirait de déjeuner pour le lendemain.
Il
revint dans la nuit alimenter le feu, la demoiselle avait fini par
s’assoupir d’un sommeil agité. La danse des flammes projetait
une lueur vacillante sur son visage qui avait quelque chose
d’hypnotique. Il l’observa, immobile dans un coin de la pièce,
attendant qu’elle se réveille. La lumière du matin pénétrait
avec mal par l’unique ouverture calfeutrée quand elle reprit
conscience. Ses pleurnicheries ne tardèrent pas à revenir alors
qu’elle n’avait toujours pas remarqué sa présence, caché dans
l’obscurité du fond de la pièce. Cette salle avait l’avantage
de n’être que peu baignée par la lumière du jour, même lorsque
la lucarne n’était pas encore obstruée ; le vampire ne
savait pas si l’architecte ayant construit la demeure était
incompétent ou si les propriétaires l’ayant fait bâtir
partageaient son aversion pour le bronzage, mais il leur en était
grès.
Quand il se rapprocha d’elle,
sortant de l’obscurité totale, et qu’elle l’aperçut, ses
larmes s’intensifièrent et elle le supplia « Pourquoi vous
ne me tuez pas qu’on en finisse ? » Le comte qui avait
fini par s’accoutumer au manque de patience des humains ne se
formalisa pas de cette requête et répondit naturellement « Mais
rien ne presse ma chère, chaque chose en son temps et au final nous
serons tous les deux satisfaits. » et il s’approcha jusqu’à
pouvoir plonger ses crocs dans le cou de la jeune fille. Alors qu’il
puisait quelques gorgées pour se requinquer il pouvait sentir sur sa
peau tendre la douce odeur de la terreur qui la parcourait et
ressentit le courant électrique qui la faisait frissonner de ce
qu’on appelait communément la « chaire de poule ».
Quand
il la relâcha, elle trouva la force de se débattre, essayant
vainement d’arracher ses chaînes, mais ne réussit qu’à se
cisailler les poignets et fut rapidement abandonnée par ses forces,
plongeant un peu plus dans le désespoir. Il la maintint en vie toute
la journée, réussissant à la forcer à boire. Malheureusement, les
humains ne se conservaient que peu de temps, préférant se laisser
mourir ; il dut se résoudre à s’occuper d’elle de manière
plus définitive le soir venu. Viendrait ensuite cette période de
vache maigre de la semaine où les visites étaient rares, à
attendre le prochain week-end que d’autres intrépides arrivent.
Mais il aurait bien le temps de se soucier de ça le lendemain.
Il
commença doucement par de petites entailles avec ses ongles à
différents endroits de son corps, léchant le sang s’en écoulant ;
les préliminaires étaient extrêmement importantes et il ne se
lassait pas de les faire durer. Sa captive ne bronchait pas, elle
semblait avoir décidé de lui refuser le plaisir de l’entendre
gémir et elle se retenait, intériorisant la douleur tout en mordant
fermement ses lèvres. Mais le vampire savait que les femelles
humaines avaient cette tendance à feindre l’indifférence comme
technique de séduction. Au lieu de lui gâcher son plaisir, cette
entreprise n’avait qu’augmenté son excitation et sa soif.
Quand
sa main plongea entre ses cuisses elle n’émit pas le moindre son,
fermant les yeux et serrant les dents de toutes ses forces. Les
ongles acérés du vampire multipliaient les coupures aux lèvres
avant de s’enfoncer plus profondément. Il s’agenouilla et entama
un cunnilingus ; le sang avait un arrière-goût de cyprine mais
restait potable. D’un coup d’ongle, il lui offrit une excision
artisanale qui lui arracha enfin un cri déchirant, comme un condensé
de tout ce qu’elle avait retenu jusque-là. Le comte prolongea ses
succions jusqu’à ce que le flot de sang fut tari.
Il se redressa et remarqua
qu’elle avait les lèvres ensanglantées à force de les avoir
mordues si fort et il ne put se retenir de l’embrasser, obligé de
saisir fermement sa tête afin de l’empêcher de se débattre. Elle
essaya en vain de lui rendre la pareille en le mordant, mais sa
tentative fut un échec ; elle réussit cependant à le faire
reculer et lâcher temporairement son étreinte. Puis il enfonça ses
dents dans son cou, laissant le sang couler doucement dans sa gorge.
Il
lui arracha ensuite le téton droit d’un coup de dents et entreprit
de s’y abreuvoir. Un psychanalyste aurait probablement vu dans cet
acte les manifestations d’une frustration freudienne. Mais il
n’était pas humain et ne voyait dans le sein qu’une partie du
corps parfaitement vascularisée et facile à prendre en bouche. Puis
il passa au second mamelon, il savait que les femmes aimaient que
l’on ne néglige aucune zone érogène.
Alors
que la jeune fille était au bord du malaise, il lui accorda quelques
heures de répit afin qu’elle puisse se reposer. Il voulait que cet
instant privilégié dure toute la nuit et il se devait de la
ménager. Il revint ensuite avec son couteau qu’il avait pris le
temps de nettoyer et d’affûter depuis la veille. Encore une fois
il ne négligea pas une seule zone érogène, jouant de la lame comme
un chirurgien du bistouri, prenant bien garde de ne jamais lui
infliger de blessure mortelle.
L’aube
n’était plus très loin quand il sentit qu’elle était sur le
point de flancher définitivement. Il planta ses crocs dans son cou
et sentit la vie la quitter doucement, accompagnant le sang qui
quittait ses veines. Vidée de ses forces elle sembla s’éteindre
doucement et paisiblement, ses muscles se relâchant jusqu’à ce
qu’elle pende inanimée. Le vampire finit de boire sa veine jusqu’à
la dernière goutte prélevable et quand il la lâcha elle vacilla un
instant au bout de ses chaînes comme une marionnette au bout de ses
fils.
Il
se débarrassa des corps en les incinérant dans la grande chaudière
se trouvant dans le sous-sol de la bâtisse. Les vêtements suivirent
les cadavres ; le vampire ne conserva que les portefeuilles et
les téléphones portables. Il n’avait pas lui-même usage de ce
type de biens matériels, mais il s’agissait de la commission pour
la responsable de l’office du tourisme qui lui envoyait tous ces
visiteurs dans sa demeure pittoresque, il les déposerait dans
l’entrée où elle pourrait venir collecter sa part du deal.
En regardant les corps calcinés
à travers les flammes, il se dit qu’il serait temps qu’il envoie
enfin une lettre à toutes ces auteurs à succès qui avaient fait de
lui un fantasme d’adolescente pour leur dire à quel point il était
fan et comment leurs œuvres avaient changé son existence.
mercredi 5 novembre 2014
Murabito [Gallinacé Ardent]
La petite bulle de morve n’a cessé de gonfler et dégonfler. Elle a
fini par crever, dégageant le naseau, trou noir cerclé de croûtes séchées. Tête
en arrière, corps affalé.
Un temps incalculable s’est écoulé depuis la dernière prise de nourriture.
Le tuyau a été enfoncé d’un seul coup jusqu’au larynx, et la purée vitaminée a été
violemment déversée à l’intérieur, à pleine puissance, pendant quelques
secondes d’asphyxie. La femelle AA n’a pu reprendre sa respiration qu’une fois
l’embout retiré. Elle est restée prostrée, éclaboussée, l’estomac brûlant,
comme récuré à la chaux. Elle a lâché des chapelets de rots douloureux, acides,
mouillés de bave et de poix. Comme à chaque fois, elle a cru qu’elle allait
vomir. Plusieurs fois, elle a essayé de se forcer : elle s’est mise à
quatre pattes, le ventre énorme touchant le foin humide, elle s’est penchée, sa
bouche sans dents grande ouverte, et a craché, suinté la salive. Son ventre s’est
contracté rythmiquement. Pour rien. A chaque fois, les antivomitifs présents
dans la bouillie empêchaient de rendre. Rien n’est sorti de sa gueule, à part
quelques flocons d’avoine jaunâtres.
La femelle AA est alors demeuré appuyée dans un coin, contre le mur en
métal. Elle a étendu ses pattes sur la paille sale. La bête avait la face
noire, recouverte de crasse, avec comme seul espace blanc ses yeux révulsés qui
demeuraient fixes, jusqu’à l’aveuglement, sur le grand soleil du plafonnier.
Chevelure jamais peignée, mains sans doigts, bouche craquelée. Tétons dégouttant
de lait. Abdomen protubérant, dur. Nombril pointant, obscène.
AA n’a jamais vu le soleil. Toute sa vie a été passée dans un hangar, dans
une cellule d’un mètre sur un mètre. Le monde était délimité par le halo de la
lampe circulaire, au-dessus d’elle, lumière crue, mordante, arrêtant l’obscurité.
Le hangar était comme d’habitude saturé de cris, de meuglements, de feulements,
de couinements, mais la femelle AA ne les entend plus. Elle s’est concentrée
sur sa vie intérieure.
Ça bouge, là-dedans. Ça bouge derrière
la peau bombée et distendue.
Une longue étendue de temps auparavant, elle avait reçu la visite d’un Murabito. Il avait ouvert la porte de la
cage. Silhouette imposante, immense, pieds de caoutchouc, uniforme. AA : réaction
instinctive de peur. Il l’avait empoignée, renversée sur le dos, garottée par
des menottes plombées, lui avait écarté les jambes de force, les avaient également
garottées. Vulnérable, gigotante, glapissante, paniquée et ayant déféqué sous
elle, AA avait son sexe femelle exposé au Murabito. Alors le Murabito avait
fourré d’un seul coup son doigt ganté dans l’anus. Le col de l’utérus ainsi
immobilisé, il avait pu ainsi de l’autre main introduire sa seringue dans
la vulve de AA. L’inséminateur avait ensuite injecté au plus profond de la
matrice de la paillette de semence, encore chaude, tout juste décongelée au
bain-marie. Le Murabito avait ensuite retiré la grosse aiguille, l’avait essuyée,
avait détaché sa proie, l’avait projeté d’une bourrade dans un coin. La force des Murabito. Immense. Elle avait heurté le métal, et était
restée abasourdie, bavante, la conscience ankylosée, reprenant ancre par
cercles de douleur. Le Murabito avait claqué la porte de l’enclos.
Par la suite, le ventre de AA s’est arrondi. Elle était enceinte. Mais ce
qui grandissait dans son utérus n’était pas
de sa race, elle le sentait. Un foetus fortement charpenté, nerveux, noueux
comme un cep. Ce que les Murabito appelait la variété BBB : du bétail de
concours, des bêtes formidablement musculeuses et qui avaient peine à se
mouvoir. Merveilles de la sélection et de la manipulation génétiques, elles
donnaient de grandes quantités de chair consommable, bien plus que la femelle
AA n’aurait jamais pu fournir sur sa carcasse étique. AA, elle, ne servait que
de mère porteuse. Le foetus était gigantesque, elle sentait ses formes comme un
moule sous la peau, tête, bras, torse, chacun des coups de pieds du foetus BBB
crucifiait la femelle. Elle sentait que le petit être était prêt à déchirer le
nombril, ouvrir les chairs en deux comme une coquille de noix, arrachant la
pulpe et les organes... Jamais il ne pourrait naître de son sexe. Jamais. C’était impossible, l’outre de
son ventre était pleine à craquer. Elle avait par moment l’impression qu’elle allait
exploser, s’éparpiller, et qu’un bébé monstrueux, dense et noir allait atterrir
ensanglanté sur la paille, ses petits muscles palpitants sous la peau
visqueuse... Le parasite allait la crever.
Des pas. Un Murabito
revient. La femelle AA s’agite. Le géant est déjà à la porte, les gonds
grincent, la barrière pivote, AA veut fuir, mais elle est déjà saisie, plaquée
sur le dos, menottes plombées, piqûre dans le ventre. Anesthésiant. Avec célérité,
l’éleveur pratique une large incision directement dans l’abdomen. La peau se
fend d’un immense sourire qui saigne, vertical. Pas de douleur, mais AA hurle. Son bébé. Il n’est pas fini. Ils vont le
tuer ! Et elle veut retenir en elle l’être qu’elle avait voulu à toute
force rejeter de son corps l’instant d’avant. Mais c’est déjà trop tard :
le sang et le liquide amniotique mélangés giclent en bouillons par l’incision,
le Murabito plonge son énorme main dans le ventre ouvert, fouaille, agrippe et
tire. Du ventre béant il tire un morceau de chair secoué de spasmes. Une odeur âcre
et basique envahit l’air, elle contamine jusqu’à la lumière. La bouche de AA
est un gouffre, un cercle de nuit, sans dent, sa langue recourbée comme celle d’un
chat, palpite, les mains sans doigts gigotent comme des moufles. Le foetus est
déposé dans une couveuse transparente qui le gardera jusqu’à maturité. Ses bras
sont déjà enflés, prémisses d’un gonflement exponentiel des biceps. Ses jambes
sont tordues et galbées, son cou puissant, aussi large que la tête.
Hypertrophie. La marque des BBB.
Le Murabito à présent manie l’aiguille. Il recoud. Son visage est près de
celui de la femelle AA. Des yeux bleus, plissés, concentrés. Des yeux humains, à n’en pas douter. Une
goutte de sueur tombe sur le poitrail de la bête opérée. Il s’active à sa
besogne : l’aiguille recoud la césarienne, les doigts de l’éleveur
glissent un peu, la paille est humide de sang. La plaie est refermée. Deuxième
piqure.
Mon bébé. Mon bébé. Un affolement,
un cri primitifs saisissent la femelle. Le Murabito a défait les menottes. AA,
couverte de sanies et de sang, se précipite en avant. Mon bébé. Soudain, le ciel se déchire en une immensité de
douleur, excrucifiante, la chair grille, AA tombe à la renverse. Le bâton de foudre. Le Murabito a utilisé
le bâton de foudre. AA convulse. Ses mains de phoque s’ouvrent et se replient mécaniquement.
Mais par un horrible effort, elle se redresse et se jette contre la barrière.
De l’autre côté, le Murabito s’est déjà éloigné, poussant un chariot avec la couveuse
du petit BBB.
AA hurle. Elle ne peut pas parler, elle n’a pas l’usage du langage. Elle
secoue les barreaux de toutes ses forces, elle tend le cou pour tenter d’apercevoir
son enfant emporté.
Elle ne l’a pas vu, mais il frappe. Le deuxième Murabito abat sa matraque
de toutes ses forces sur les deux mains à découvert, broyant les phalanges. AA
a à peine le temps de réagir, un talon botté la frappe à la tempe. Elle s’écroule
dans son box, dans la paille souillée des restes de l’opération et de ses propres
déjections. La douleur irradie en concert ses métacarpiens brisés. Elle saigne
du front. Le deuxième Murabito est déjà parti.
La femelle AA gît, cuite de douleur. Mais cela n’est rien en comparaison de
la torture qui lentement monte de son ventre déchiré, recousu au gros fil, douleur
éblouissante, totalitaire. Elle se tordra, elle se tordra pendant des heures, mêlant
ses ululements de douleur à la symphonie des 1800 femelles AA parquées dans le
grand hangar. Avec un peu de chance et l’aide massive des antibiotiques, elle échappera
à la septicémie.
La nouvelle insémination BBB reste prévue pour elle dans 5 semaines.
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